Réécrire, c’est pas chômer, et c’est pas payant non plus.

Sur YouTube, je suis avec plaisir la jeune auteure américaine Jenna Moreci et dans l’un de ses vlogs, elle décrit ce qu’elle appelle des overwriters et des underwriters. Bbbbbbbref, en d’autres mots, ceux qui tapuscrisent énormément trop lors d’un premier jet et ceux que… non. 
Je suis clairement de celles qui écrivent peu. Mes révisions consistent à ajouter de la chair à mon premier jet, mais contrairement à ce que Jenna suggère, il ne s’agit pas d’ajouter du contenu. Non. Juste de la chair, des détails, des ressentis et tant tellement que je m’emporte et me perds. On m’a dit du premier jet de mon prologue qu’il était froid et chirurgical. On m’a ensuite dit du deuxième jet qu’il était dense, alambiqué, excessivement (comprendre surdosage) poétique. Ce deuxième jet, vous pouvez le lire sur mon site (je dis ça en passant, hein, par pur z’hasard). Alors un écrivain écrit, c’est sa job (même pas payé) et j’ai grand espoir que mon troisième jet sera le bon avant « d’enfin » penser pouvoir passer à l’étape de la correction (s’ensuit une série de vomissements). 
Je connais des écrivains qui font des dizaines de jet, mais rapidement. J’en connais d’autres qui en font peu, mais lentement. Le résultat est le même: retravailler le texte. Mon premier jet est une sorte de plan à suivre et la vraie écriture est au second. Il ne s’agit pas d’éditer ce qui est écrit, mais bien de réécrire. Ouvrir une page blanche et suivre le plan. J’aime relire un paragraphe et reformuler son ensemble, le point de vue, l’approche, le ton, etc. Parfois je garde une phrase mot pour mot, parfois je fais le deuil d’une belle formulation qui ne trouve plus sa place au repassage. Réécrire, c’est jeter un immeuble au sol et repartir sur les fondations, le squelette, la charpente du texte.
Je suis une underwriter et voici un exemple concret d’une réécriture pour moi. (Notez que le deuxième jet n’est pas final et qu’il va surement encore changé quand j’aurai pris du recul… encore.)
« Le Roussard marche devant Merime dans la neige fraiche, ses pas s’enfoncent jusqu’aux genoux. La cité est muette, le vent, mort. Seul le bruit de leurs pas empêche le silence de s’incruster dans l’oreille et forcer le battement du cœur à s’intensifier. Ilissia dort sur son épaule, confiante, déposée là par son grand-père Saël. Merime garde un œil sévère sur l’inconnu et sa fille, tient Fhélly tout contre elle, son garçon plus lourd au fil des mois. Les rues étroites forment une courbe blanche au sol. Les murs des chaumières sont camouflés sous la neige collante. Merime, le corps fatigué, comme des milliers d’épines accrochées au temps. » 
Je le trouve plutôt scénaristique, comme un script à mettre en son et images afin d’en tirer un feeling. On est loin des personnages malgré quelques touches poétiques et un portrait du décor assez clair. En réécrivant, j’ai presque senti un paragraphe à exprimer par chaque phrase. Ce qui donne pour l’instant ceci:
« La nuit s’est déchargée de son ciel lourd, elle laisse Narse sous un édredon épais qui feutre le moindre bruit. La mer s’est tue derrière les murailles, le vent est tombé au point mort, anormalement absent si près des rives. Les raquettes de babiche absorbent le poids de Miliac et l’empêchent de couler dans la neige jusqu’aux genoux. Le Roussard marche dans les rues sinueuses de sa cité natale, suivi de sa nouvelle compagne et d’enfants endormis sur leurs épaules. Seul le bruit de leurs pas empêche le silence de s’incruster dans l’oreille et forcer le battement du cœur à s’intensifier. Ce mutisme de la nature lui renvoie un malaise, un vide trop jeune pour arriver à le remplir. Miliac se surprend à racler sa gorge pour obliger le bruit à renaitre, pour forcer la densité de la nuit à entrer dans la vie.
La femme de Sanglefroy le suit des yeux sans sourciller. Il tient sa petite Ilissia dans ses bras, posée là par Saël lui-même, le grand-père désireux de montrer sa confiance en lui. Mais Merime ne quitte pas le Roussard du regard. Elle porte Fhélly endormi contre elle à l’aide d’une large et longue écharpe enroulée tout autour d’eux, par-dessus leurs fourrures hivernales. Les raquettes croquent la neige, leur souffle embué invoque la naissance d’une brise. Miliac se donne un air décontracté tout autant qu’il ressent la nervosité d’être analysé par cette femme. Le vacarme de la fête est cloitré dans la chaumia et il voudrait par ses gestes sereins apaiser le malaise qui émane de cette femme.
Un autre tournant dans une rue ensevelie. Les murs de pierre des yourtes et leur toit sont recouverts d’un isolant blanc aussi épais qu’une mousse sur le tronc d’un arbre. Le vent venait du nord-est, songe Miliac, à en voir l’asymétrie des dépôts sur les demeures narsques. Les maisons sont rondes, petites comme un cocon contre l’hiver. Sa cité endormie vêt la neige comme une catalogne et se réchauffe ainsi, protégée du vent maritime. Le Roussard remonte la petite fille sur son épaule, l’enfant qui glisse lentement de ses bras à chaque pas. Il stoppe sa marche et expire une longue buée entre ses lèvres où la moustache se givre peu à peu. Il va devoir déblayer l’entrée de sa hutte. »
Hormis le fait que la cité est mieux détaillée — comme c’est la première fois qu’on circule dans ses rues — j’ai surtout apprécié me rapprocher de Miliac, qui n’était qu’un corps sans ressenti dans le jet précédent. Mais que remarque-t-on d’autre ? Ce qui me frappe c’est qu’un seul paragraphe a triplé de volume (ce qui n’est pas nécessairement une constance non plus lors de mes réécritures). De un paragraphe, je passe à plus que trois. Je mute et change de catégorie d’écrivain pour être une overwriter et je me dis que j’en ai pour 15 ans minimum à écrire ce projet et que, merde, je dois donc me rendre à une évidence alarmante: j’écris une méchante brique de la mort qui tue avec une faux longue de mille pieds à moitié rouillée et pas affutée!
Sauvez-moi de moi!

 

Publié par

Marie d'Anjou

Quelques études multidisciplinaires plus tard et quelques déplacements de lieu de résidence, je revisite le panorama et les parfums de mes enfances pour imaginer l'univers des Dissidents. Inspirée de la Côte-Nord (Qc) où j'ai grandi, la région de la Narse tente de véhiculer la même rudesse sauvage et la beauté nordique. Les Appalaches dessinent Cordalme et les Rocheuses canadiennes (sans pourtant les avoir vues), Sanglefroy. Après plusieurs projets avortés au fil des ans, c'est avec les Dissidents que mon écriture plus mûre trouve enfin l'histoire qui persiste sous ma plume et qui s'entête à vivre. Un travail de longue haleine qui demande autant d'inspiration que de bottages de fesses. C'est avec cette histoire que le métier rentre enfin, loin du romantique « poète la tête dans les nues », mais bien celui de l'écrivain devant l'écran à pondre des phrases nulles qui, un jour retravaillées, sauront plaire. Espère-t-on. ;)

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