rectification orthographe

La Rectification, ça gêne tout le monde

Mars, mois de la francophonie

J’utilise l’orthographe rectifiée. Certains pleurent, certains ne voient rien aller. J’en fais usage en pleine connaissance de cause pour l’avoir étudié et mise en perspective avant de la choisir. Je ne ferai pas de plaidoyer en sa faveur. Je ne cherche pas le faux débat. Il y a quelque chose de sous-jacent à la polémique de cette orthographe qui me pousse à en parler dans mon blog. Les gens n’aiment pas être rectifiés.

Il était une fois la langue françoise

Issu du latin vulgaire — comme dans « langue de la plèbe » — mélangé au gaulois dans ses fonds marins presque imperceptibles et saupoudré de francs barbares, le français est né un beau jour où les gens se sont dit : mais en fait, quelle langue on parle maintenant? C’est plus ni trop l’une ni trop l’autre, c’est quoi?

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Détail de la tenture de David et Bethsabée

Pour affirmer parler un langage différent de ce cher latin dans la bonne société, il a fallu prouver la dignité et la légitimité de cette langue populaire. Pour pouvoir justifier l’utilisation de cette langue, il a fallu lui donner une valeur de bonne société. Il a fallu déterminer sa paternité. S’ensuit une course folle à l’étymologie (et toutes ces lettres muettes qui nous le rappellent) qui démontrait sans conteste que le latin (ou le grec, hein) était derrière ces mots fabuleux et que leurs nouvelles formes étaient d’un génie si génial que la génétique latine ne pouvait produire aucune autre progéniture si honorable. Bref, le français souffrait déjà d’insécurité. Lorsqu’on est sûr de nous, on n’a pas besoin de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit.

Centre centralisateur

Or, cette protolangue française toute jeunâsse, elle était plutôt multiple. Chaque région et chaque ville et chaque patelin avait sa forme particulière. S’il y avait des ressemblances, il y avait aussi des variations. Oh mot tabou. Pardon. Il y avait des patois, des dialectes qui n’étaient pas ceux de Pâââris. Car Paris fut toujours la capitale de la langue française, du moins, en sa forme actuelle. Et elle l’est encore. Et elle est l’unique. Je ne suis pas sure de ce que j’avance, mais je crois que c’est une des rares langues qui n’ait jamais changé ou diversifié son centre d’influence.

Les anglophones ont Londres, New York, Los Angeles, Sydney. Les hispanophones ont Madrid, Barcelone, Mexico, Buenos Aires. Les francophones ont Montréal, Genève, Bruxelles, nenni. Paris. Ce n’est pas pour en enlever à cette grande ville d’une importance historique, mais c’est surtout que côté variations, pardon, options, on ne s’en est pas permis beaucoup.

Photo de Léonard Cotte sur Unsplash

Donc Paris donne le ton. Et ce sans interruption pendant des siècles (bah, elle est bien la mère de la langue française après tout). Et pour avoir conquis le territoire français, puis une partie du monde, il a bien fallu s’imposer. (Parce que lorsqu’on est insécure, on veut changer les autres pour qu’ils reflètent notre grandissime légitimité.) Histoire courte, le français a primé au cout des autres variations, pardon, des autres variétés, encore pardon, des autres jargons pseudofrançais.

Article relié: Glottophobie et pis quoi encore?

Qu’on leur coupe la tête!

Révolution, restauration, contre-révolution. Bref, bref, bref. L’effet sur le langage a été de se débarrasser de ceux qui imposaient leur façon de parler pour se ramasser avec ceux qui tentaient les imiter par prestige mais euh, non, ils sont plus prestigieux, on les a creuvés, comment on va parler merde?!?! Bah t’as vu, à l’écrit y’a un « l » , faut surement le prononcer? Et pis là y’a pas de circonflexe, donc ça doit être un «o» court. Voilà, l’écrit nous sauve! Nous savons perler notre belle langue, celle des lumières!

Au lieu d’ajuster l’écrit.

Ce qu’il en reste

Un profond besoin de nous inscrire dans le temps, une nécessité de légitimité. Maitriser la langue comme elle l’est à l’écrit est prouver que nous sommes instruits, éduqués, cultivés. Donc, que nous avons une valeur sociale. Qu’advient-il lorsque tout le monde a droit à l’éducation… et que même à ce moment, les cancres grammaticaux existent?

rectification orthographique
Photo : Syd Wachs sur Unsplash

Des paresseux d’esprit, des faiblards. Comment peuvent-ils rater de telles règles, elles sont apprenables (mot inexistant, vous n’avez rien vu). Moi, j’ai fait l’effort. Moi, j’ai le mérite. Moi, j’abaisse l’autre pour me sentir plus haut. N’est-ce pas encore une forme d’insécurité?

Ces règles — basées la plupart sur des prouesses assez farfelues avouons-le — nous ont été inculquées, injectées dans le cerveau, gravées au couteau. Quoi de plus déstabilisant que de voir une faute (très judéo-chrétienne d’ailleurs, cette idée de faute), quoi de plus valorisant que de savoir corriger? La francophonie au complet est conditionnée par cette insécurité. Chiens de Pavlov, nous sommes devenus.

Faux débats et diversions politiques?

Je ne fais pas de faux débats. Ceci n’est pas un combat, mais une observation. Ces polémiques font couler beaucoup d’encre puisque chaque âme porte son identité dans sa langue. Ça touche à la fibre même de notre capacité à nous exprimer. Certains profitent de ces envolées rhétoriques pour éloigner des sujets plus chauds et plus urgents, comme l’écologie, les injustices sociales, le capital mal réparti. Il est peut-être temps de se demander pourquoi la disparition d’un simple et unique accent circonflexe nous enflamme autant et nous rend si aveugles au reste?

Monter aux barricades pour des pacotilles. Photo de Hasan Almasi sur Unsplash

Insécurité linguistique. Nous nous sommes enlevé le droit de modifier à tout vent notre langue, parce qu’au fond de nous, nous ne nous sentons pas légitimes de le faire. Oui, des néologismes sont acceptés tous les jours, mais pourquoi acceptés? Par qui? Quel rituel un mot doit-il affronter, quelle initiation, bizutage doit-il franchir? Qui a le droit de donner une valeur acceptable à un mot et qui ne l’a pas? Vous remarquerez vite fait que les mots venant de la haute société passent comme dans du beurre et que ceux de la plèbe sont pointés du doigt, que ceux d’un seul arrondissement parisien ont un passe-droit et que ceux des étrangers, surtout hors France, ont besoin d’être d’abord considérés par les Grands. Valeur sociale. Les mots n’ont pas de valeur en eux-mêmes. Un mot peut donc être jetable, recyclable, à la mode et désuet à la fois. Les mots du quotidien n’ont pas à subir la rigueur du langage prestigieux. Ce n’est pas leur fonction.

Lorsque l’accent circonflexe est optionnel dans un mot, lorsque la marque du pluriel n’est pas requise, lorsque le e féminin disparait de l’écrit et que les participes passés deviennent invariables, la planète francophone hurle. Parce que ça fait mal de lâcher prise. Parce que c’est souffrant de changer. Parce que nous sommes conditionnés à détecter ce qui est variable. Pardon, mot tabou. Ce qui est différent de l’homogénéité établie.

Lorsque les élèves ne passeront plus une année scolaire sur une seule et unique règle grammaticale, ils pourront étudier davantage l’écologie, les technologies propres, les innovations culturelles et être au même rythme que les autres pays, sinon mieux. Paresse? Le système d’éducation est comme le cerveau, il déteste les trous qui servent à rien. Libérer du temps pour focaliser sur ce qui compte concrètement, est-ce vraiment un faux débat?

Normes et hétérogénéité

Est-il à craindre une désobéissance sociale, que par ce relâchement — celui de ne plus s’angoisser des transformations du langage — toutes les fibres de la société actuelle s’effondreraient? Oui, il faut garder un standing, il faut avoir une norme qui demande de se dresser plus droit, de se raffiner et chercher à mieux paraitre, de se dépasser. Cette norme n’est pas en danger, elle sera toujours là puisqu’elle l’a toujours été. Mais elle change.

Vous, les pères et les mères de tous les pays,
Ne critiquez plus car vous n’avez pas compris.
Vos enfants ne sont plus sous votre autorité.
Sur vos routes anciennes, les pavés sont usés.
Marchez sur les nouvelles ou bien restez cachés
Car le monde et les temps changent.
Le monde et les temps changent,
original de B. Dylan,
adaptation française de P. Delanoë et H. Aufray
interprétation de M. Séguin

Les libertés individuelles sont en expansion, les définitions se raffinent, tout se décortique en ce qui concerne nos identités. La recherche de l’homogénéité des communautés est sur un déclin, nous voilà dans une ère d’hétérogénéité. C’est un cycle, une phase sociétale.

Les normes sont-elles fixes? Source photo: ladepeche.fr

Qu’est-ce qui est mis en valeur de nos jours? L’autorité, l’obéissance, la convention sociale? Ou avons-nous une préférence pour ce qui est plus convivial et familier, plus décontracté ou sans protocole. Il suffit de comparer les vêtements d’il y a un siècle avec aujourd’hui pour comprendre ce changement. Nous tendons vers la multiplicité des formes. Est-ce que la régression du vouvoiement est signe d’une plus grande absence de respect, ou est-ce un besoin de sentir que les gens qui nous gouvernent sont dans le même bateau, que nous vivons les mêmes choses? La notion de respect elle-même aurait muté.

Tout changement social s’inscrit dans la continuité. Il n’a jamais d’aboutissement, de finalité. La langue est un vecteur social. La langue n’a donc jamais de forme définitive: elle est en perpétuelle évolution malgré les freins que l’on voudrait lui donner. Qu’est-ce qui nous rassure tant à vouloir la mettre sous cloche de verre? Avons-nous si peur des prochaines générations et ce qu’ils en feront? N’avons-nous pas aussi fait retourner nos ancêtres dans leur tombe?

Mauvaise presse et grande incomprise

L’orthographe rectifiée a mauvaise presse. Laxisme, paresse, facilité. Tous les maux que l’on balance toujours à la jeunesse, peu importe l’époque. On décrie les comportements de l’autre lorsque la compréhension de ses actes nous dépasse. Je vous demande à vous, lecteurs, non pas de vous convertir, mais de comprendre cette réforme orthographique sans la juger.

Je sais que je ne sais rien
— Socrate

Apprendre une nouvelle norme, connaitre deux orthographes coexistants, prendre le temps d’analyser pour soi la proposition de cette réforme et de l’évaluer selon sa réflexion. Se remettre en question veut aussi dire défaire les assises de nos connaissances et se restructurer. Faiblesse, facilité, paresse? Rien n’est plus difficile que le changement. Ne vous fiez pas aux fausses rumeurs (éléfant?), ignorer les idées reçues (des chevals, vraiment?) à son sujet. Faites votre propre idée sans le poids du jugement né de notre insécurité à tous.

Un petit lien pour commencer: Banque de dépannage linguistique

Le mot « rectifié » est peut-être mal choisi, en ce sens où il y aurait une correction à faire, il y aurait une faute à rétablir, une erreur depuis des générations. Ce sentiment de commettre la faute est vieux. Ayez pitié de nos péchés. Rectifier veut aussi dire: ajuster le tir. Notre insécurité nous rend parfois paranoïaques: l’orthographe rectifiée n’est pas une attaque.

Ne tuez pas le messager

Est-ce que cet article vous choque? Est-ce que nos différences d’opinions vous enflamment? Si c’est le cas, mieux vaut se demander pourquoi, au fond, est-ce que ça éveille autant de passion. Un besoin de mérite, une reconnaissance de l’effort d’avoir su maitriser le niveau prestigieux du langage tel que les normes actuelles le dicte? Que cet apprentissage n’était pas vain? Soyez fiers de vos acquis, là n’est pas la question. Ça n’a jamais été le cas. Nous sommes dans une époque aux facettes multiples, aussi variée que ne l’est la nature elle-même (et ça lui réussit plutôt bien, non?).

p.s. Avez-vous décelé tous les mots rectifiés de ce texte? (Il y en a que 9 sur 1924 (0.46%), le reste sont de vraies coquilles.)

Prochaine billet: Quand les noix se réveillent

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Publié par

Marie d'Anjou, auteure

Quelques études multidisciplinaires plus tard et quelques déplacements de lieu de résidence, je revisite le panorama et les parfums de mes enfances pour imaginer l'univers des Dissidents. Inspirée de la Côte-Nord (Qc) où j'ai grandi, la région de la Narse tente de véhiculer la même rudesse sauvage et la beauté nordique. Les Appalaches dessinent Cordalme et les Rocheuses canadiennes (sans pourtant les avoir vues), Sanglefroy. Après plusieurs projets avortés au fil des ans, c'est avec les Dissidents que mon écriture plus mûre trouve enfin l'histoire qui persiste sous ma plume et qui s'entête à vivre. Un travail de longue haleine qui demande autant d'inspiration que de bottages de fesses. C'est avec cette histoire que le métier rentre enfin, loin du romantique « poète la tête dans les nues », mais bien celui de l'écrivain devant l'écran à pondre des phrases nulles qui, un jour retravaillées, sauront plaire. Espère-t-on. ;)

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