rectification orthographique

Quand les noix se réveillent

 

Mars, mois de la francophonie
8 mars, jour international des droits de la femme

Journée parfaite à double thème.

J’ai choisi d’utiliser auteure avec un e bien muet. Parce que j’en ai le choix, parce que j’en ai le droit, parce que j’en ai la possibilité. Qu’on aime, qu’on aime pas, qu’on préfère autrice ou auteur, qu’on trouve laid ou insipide ou rien pantoute1, qu’on… en vrai, on s’en fout. Le 8 mars, jour des droits de la femme et mois de la francophonie, que valent nos décisions linguistiques?

Académie de vieilles noix

Il était une fois l’Académie française. Dans un contexte où le français désirait tant tellement se montrer digne de sa mère latine (voir La rectification), l’Académie a vu naitre le jour sur elle. Son mandat: «La fonction principale de l’Académie sera de la  [langue française] travailler avec tout le soin et toute la diligence possible à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences.» wiki La vocation est belle. Oui, il fallait et il faut encore se donner un cadre de référence pour s’entendre sur les mots, leur usage et leur sens. Cependant, il s’agit ici de langue soignée, du registre plus prestigieux. Il ne faut pas s’y méprendre et considérer que tout ce qui est de l’ordre du quotidien, du familier, du régional soit aussi soumis à ce standard. Et surtout de croire que ces registres de langue soient illégitimes.

féminisation des titres

Y’a aussi le mandat de la pureté, on se le dira, qui est un peu défraichie et qui sonne très mal à notre époque. Pureté selon quoi? Que doit-on éliminer? Vous connaissez de bons vins qui soient sans impureté et qui soient buvables? Des thés, fromages, herbes? Des gens dont la lignée est pure, le sang homogène, sans handicaps, sans faiblesse, sans gamètes étrangers? Ça peut aller très loin.

Mon biais, vous l’aurez vite senti: je n’aime pas l’Académie. Vous voilà informés. Je ne l’a porte pas dans mon coeur parce qu’elle boude trop souvent les francophonies hors hexagone. Elle lève le nez sur les femmes, les régionaux, les langues secondes en français, les mots des cités, les mots du terroir. Elle est lente, elle est conservatrice.

L’Académie française a fait la une récemment. Dans sa grande sagesse séculaire, elle accepte enfin la féminisation des titres.

Ok. Bravo.

On vous l’avait pas dit? les gens l’utilisaient déjà depuis belle lurette. Depuis des décennies en fait, voir des siècles (si on écoute un peu ce que la Suisse a à dire sur le sujet en vrai.) Où est-ce que je veux en venir? Malgré mon biais bien gras contre l’Académie, l’important ici est de comprendre ce détail: l’usage gagne TOUJOURS. Oui, chaque fois, même si ça prend des siècles.

variation linguistique
Photo: Craig Whitehead

C’est comme les sentiers sur les campus. Un jour, quelqu’un finit par cimenter les chemins étudiants et rendre la route officielle et digne d’entretien. Les gens vont toujours faire à leur tête. Même s’ils sont rebelles et dépravés de ne pas suivre ce que l’architecte a prévu pour eux. (L’architecte qui pourrait être une femme, tavu, mot neutre par excellence!) Le pavé officiel est la langue soignée. Les sentiers de terre tapée sont la langue quotidienne.

Un seul mot pour les contrôler tous

Il y a cette rumeur en français, cette insidieuse perniciosité à croire qu’il n’y a qu’un mot et un seul qui doit prévaloir au détriment des autres. Que les synonymes ne sont jamais parfaits, qu’il va éventuellement falloir choisir de toute façon. Vous vous souvenez de chocolatine et pain au chocolat? Douloureux souvenir, j’en conviens. Mais voilà. Ma question est pourquoi choisir? Pourquoi pas les deux. Simultanément. Selon l’inspiration du moment, ou la région, ou l’instruction, ou la nuance que chacun veut bien choisir.

synonymie
Photo: 浮萍 闪电

Les droits de la femme sont ceci (en gros): avoir le droit de choisir. Chocolatine, autrice, tuque, girafer, mère, polygame, vierge, cheveux courts, poils, voile… même si vous n’êtes pas une femme. Plus nous étudions la nature, plus nous apprenons que sa force, sa vitalité, vient du fait qu’elle est hétérogène. La diversité maintient la vie. C’est fort. C’est même la raison profonde de cet article.

Auteure autrice

J’ai donc choisi auteure, e muet bien frappé. Pourquoi, principalement parce que dans mon pays, il prédomine. Je boude autrice? Pas du tout. J’aime autrice aussi parce qu’il porte franchement sa féminité dans sa sonorité. J’aime auteure parce que la sienne est subtile. Je pourrais dire auteur tout court en fait, ce n’est pas tant grave. Je pourrais un jour décider de me dire autrice, ou dire les deux, ou rien pantoute. Moi, femme émancipée, libre de mes choix et assez intelligente pour être une personne autonome, je peux, merde, changer d’idée? Oh. My. Gode(miché). Où s’en va le monde.

Je ne crois pas que le débat de l’égalité s’y trouve. Pour ma très grande part, je suis d’accord avec Linguisitcae lorsqu’il suggère qu’une société qui n’a plus besoin de marquer le genre dans sa langue est souvent une société qui est inclusive (j’ai perdu la source exacte, priez pour moi). Voilà. Ce qui m’amène à vous parler du prochain article qui portera sur l’écriture inclusive… mais pas tout de suite.

Il n’y a pas de polémique à savoir ce qui devrait être gardé ou non. La question est: pouvons-nous laisser les femmes, adultes émancipées et indépendantes de pensées, choisir ce qu’elles veulent? Les préférences personnelles ne sont pas des arguments contre les autres. Ils sont des préférences. Inutile de rabaisser les choix de l’autre pour faire valoir les siens. Les femmes vont choisir ce qu’elles veulent. Point. Sans e muet.

Article connexe: Glottophobie et pis quoi encore?

Comment avez-vous pris la nouvelle de l’Académie? Est-ce que vous trouvez la réaction des gens, peu importe leur opinion, raisonnable, inquiétante ou non avenue? Comment voyez-vous le français du 21e siècle, quelles tendances, quels changements majeurs?

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1 pantoute: (souvent pour renforcer une autre négation) Du tout, pas du tout, aucunement, absolument pas. 1880 d'après la prononciation de pas en tout. -- Dictionnaire en ligne Usito, Consulté le 1 mars 2019 https://www.usito.com/dictio/#/contenu/pantoute.ad

Publié par

Marie d'Anjou, auteure

Quelques études multidisciplinaires plus tard et quelques déplacements de lieu de résidence, je revisite le panorama et les parfums de mes enfances pour imaginer l'univers des Dissidents. Inspirée de la Côte-Nord (Qc) où j'ai grandi, la région de la Narse tente de véhiculer la même rudesse sauvage et la beauté nordique. Les Appalaches dessinent Cordalme et les Rocheuses canadiennes (sans pourtant les avoir vues), Sanglefroy. Après plusieurs projets avortés au fil des ans, c'est avec les Dissidents que mon écriture plus mûre trouve enfin l'histoire qui persiste sous ma plume et qui s'entête à vivre. Un travail de longue haleine qui demande autant d'inspiration que de bottages de fesses. C'est avec cette histoire que le métier rentre enfin, loin du romantique « poète la tête dans les nues », mais bien celui de l'écrivain devant l'écran à pondre des phrases nulles qui, un jour retravaillées, sauront plaire. Espère-t-on. ;)

2 réflexions au sujet de “Quand les noix se réveillent”

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