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Construire un univers I. Création de langue 103

103. Le sens de la vie : morphologie

Dans l’article précédent, il avait été question d’établir une phonologie pour une langue fictive, voici l’heure de créer des mots. Mais les mots, ils ont aussi une base. La morphologie étudie la formation des mots et leurs variations possibles. Un mot est constitué d’un ou plusieurs éléments de sens que l’on appelle morphème.

La plus petite unité de sens

Le morphème est à la morphologie ce que le phonème est à la phonétique. Il s’agit d’unités minimales. Les morphèmes ne sont ni des mots ni des syllabes — même si parfois ils se recoupent. Mais que sont-ils? Chaque section porteuse de sens dans un mot est un morphème. S’il peut être utilisé seul, on parlera de radical, sinon, il est un affixe. Pour faire un mot, il suffit de faire une chaine de morphèmes.

Rabattons-nous sur des exemples concrets: maison est un seul morphème, maisonnette en comporte trois. Le sens de maison est indivisible; mai– ne veut rien dire, –son n’ont plus (sauf peut-être dans une origine lointaine perdue dans le temps, mais le mot découle du latin et s’est transformé ainsi). Le mot — dans son contexte linguistique qui ici est le français — est donc un radical. Pour reprendre, maisonnette se divise en maison– (radical), –net-(affixe, « petit »), –te (affixe grammatical, « féminin »).

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On pourrait croire qu’il est évident de mettre le mot au féminin puisque maison est féminin, mais ça n’empêche pas –ette d’être séparable en deux. Concrètement, si on fait le mot garçonnette, au lieu de garçonnet, on voit bien que le morphème grammatical féminin ajoute un autre sens. Ceci dit, la distinction des morphèmes est toujours négociable. Le but ici est de comprendre l’enchainement de morphèmes dans la création de mots.

Le radical sert souvent de base pour justement définir les familles de mots. Famille, famili/al, famili/er, uni/famili/al/e, bel/le-/famille, intra/famili/al, etc. Il peut y avoir plusieurs radicaux dans le même mot; les affixes eux peuvent se voir diviser en préfixes ou suffixes. La formation d’un mot est donc un enchainement de morphèmes, voire d’un seul.

Deux pressions forgent le langage

En jouant avec les sonorités, il arrive parfois que la prononciation soit trop compliquée pour être réaliste, ou elle est trop faible et redondante. Il devient naturel de tenter rendre les choses plus fluides, mais en diversifiant chaque morphème. La langue est régie par deux forces contraires : la loi du moindre effort et le besoin de compréhension.

Détours inutiles, détails insignifiants, étirements lourds du message, la recherche d’efficacité coupe court à tout ça. Le message doit être dit avec économie, clair net sans pitié. La loi du moindre effort est majoritairement ce qui a conduit le latin au français. Maison, comme vu plus haut vient de ma(n)sionem. On voit tout de suite comment certains phonèmes se sont amenuisés, fusionnés pour donner une tout autre sonorité au mot. De même, lorsque l’on dit: j’suis p’êt’ fat’gué, on ne dit pas chuptigué. Il existe un équilibre et contre le moindre effort extrême, il y a le besoin d’être compris.

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Il faut un minimum de prononciation pour arriver à se faire comprendre. Un mot se disant mammaaamamam et un autre mamamaamam manquent un peu de distinction. Le besoin d’articuler et de bien poser les phonèmes sert la compréhension. Dans l’exemple plus haut, j’suis p’êt’ fat’gué donnerait à l’extrême je su-is peut-êtreuh fatigué. Il est inutile et épuisant de tout articuler. C’est pourquoi la boucle revient au moindre effort dans la mesure où la compréhension est conservée.

Même si ces deux pressions font souvent partie du discours opposant langue formelle et non formelle, le but ici est scientifique, non normatif. Il ne s’agit pas de choisir quel mécanisme est le plus valorisé, mais bien de simplement comprendre leur importance relative. Parce que cette importance va vous servir lors de formation de morphème.

Bien que votre langue soit influencée par votre propre compétence articulatoire, il est bien de mettre vos morphèmes en bouche et tenter de jouer avec une possible évolution, voire un plausible prestige social selon la prononciation. Car oui, tout dans le langage est social. Même les sons.

Pierre par pierre par pierre

Pour commencer à vous faire un vocabulaire, mettez-vous en tête votre phonologie et créez non pas des mots, mais seulement pour l’instant des radicaux. Les affixes viendront en second lieu. Il n’est pas interdit de s’inspirer de langue réelle. Faites des morphèmes pour les verbes, les substantifs, les adjectifs. N’entrez pas dans les accords ni les cas, les conjugaisons ni les concepts précis de votre univers. Il n’est pas encore venu le temps de faire des mots. De toute façon, certaines créations en lien avec votre univers vont s’imposer. Faites une liste de concepts du quotidien.

Pour ma langue bassate, qui est inspirée des langues germaniques, j’ai pris les radicaux allemand ou néerlandais, même parfois anglais, pour les transformer selon la phonologie bassate, en imaginant l’évolution plausible des prononciations. Comme le mot Sorge (inquiéter) a donné sork- en bassate. Et pareil pour le Noise avec ses morphèmes latins, quand albero (arbre) devient alver. 

prochain article: les axes I. Analytique et synthétique

Comment se profile votre début de langue, sentez-vous que vous avez trouvé une voie satisfaisante? Comment avez-vous trouvé cette partie sur la morphologie? A-t-elle besoin d’éclaircissement, de concision, d’élaboration? Quel élément manque-t-il pour une meilleure compréhension?

Photo par Mark Rasmuson

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Publié par

Marie d'Anjou, auteure

Quelques études multidisciplinaires plus tard et quelques déplacements de lieu de résidence, je revisite le panorama et les parfums de mes enfances pour imaginer l'univers des Dissidents. Inspirée de la Côte-Nord (Qc) où j'ai grandi, la région de la Narse tente de véhiculer la même rudesse sauvage et la beauté nordique. Les Appalaches dessinent Cordalme et les Rocheuses canadiennes (sans pourtant les avoir vues), Sanglefroy. Après plusieurs projets avortés au fil des ans, c'est avec les Dissidents que mon écriture plus mûre trouve enfin l'histoire qui persiste sous ma plume et qui s'entête à vivre. Un travail de longue haleine qui demande autant d'inspiration que de bottages de fesses. C'est avec cette histoire que le métier rentre enfin, loin du romantique « poète la tête dans les nues », mais bien celui de l'écrivain devant l'écran à pondre des phrases nulles qui, un jour retravaillées, sauront plaire. Espère-t-on. ;)

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