création univers langue

Construire un univers I. Création de langue 105

105. Les axes II.
syntagmes et paradigmes

Ah là, vous commencez à la sentir, cette langue? Des sons, des formes, des mots… il reste à s’attaquer aux phrases. Nous avons vu précédemment la différence entre une langue synthétique et une langue analytique, à présent, explorons ses syntagmes et ses paradigmes. Vous devriez vous en sortir sans stigmates ni paradoxes.

Syntagme, ou l’art d’avoir un ordre

Ici, il faut comprendre à quel point l’écriture (occidentale) a permis d’imaginer ces deux axes. Le syntagme se réfère à l’ordre de mots, on parle d’axe horizontal (comme si tout le monde parlait sur le plat). Cet axe s’oppose au paradigme — que nous verrons plus tard — qui lui est dit vertical. Là s’arrête l’image concrète des choses. Le syntagme, c’est l’ordre principal par lequel la langue sera émise: la place du sujet (S), verbe (V) et de l’objet (O).

En français, l’ordre s’est fixé à S+V+O. Il n’est pas impossible de voir des variations, mais le locuteur doit user d’astuces pour s’assurer être compris s’il joue avec le plan de base. En latin, par exemple, qui est une langue synthétique et qui — normalement — n’a pas trop à se soucier de l’ordre, elle a quand même la préférence de S+O+V.

syntagme ordre mots
Photo: Hello I’m Nik

Les langues analytiques seront naturellement plus rigides, puisque la place du mot signifie aussi sa fonction. Les langues synthétiques, qui ont des cas et donc les fonctions incluses dans le mot, n’auront pas de problèmes de compréhension collé avec l’ordre des mots. Le style est alors plus important que la compréhension. On peut vite imaginer des régionalismes, ou des différences de classes, d’éducation dans la manière que le syntagme d’une langue synthétique sera appliqué.

Même si votre langue fictive est calquée sur une langue existante, que seulement les sons ou les formes de mots changent, jouer avec l’ordre des mots peut tout de suite lui donner de l’exotisme. Et encore plus, si un locuteur de cette langue parle dans la langue «commune» de votre ouvrage, il peut être influencé par cela. La compréhension de votre lecteur en sera encore plus aisée. Vous vous souvenez de Yoda? Je ne me souviens même pas s’il parle sa langue maternelle dans Star Wars, mais son syntagme est omniprésent: O+S+V, qui est d’ailleurs inspiré, je crois, du japonnais.

Quand 900 ans comme moi tu auras, moins en forme tu seras.
— Yoda

Amusez-vous, il n’y a pas cinquante façons de formuler une phrase. Par contre, l’algorithme pourra se complexifier à la venue des marqueurs de subordonnées, ou des pronoms interrogatifs, etc. L’ordre est au final aléatoire, mais il y a peut-être une raison culturelle ou historique qui influe davantage. Pourquoi le pronom en premier, est-ce que le sujet est si important? L’action pourrait être mise de l’avant, ou alors en dernier pour appuyer sur elle d’autant plus?

À la verticale, donc

Imaginez le pronom je, puis le radical aim— et finalement une colonne avec toutes les terminaisons possibles du verbe aimer, à la première personne du singulier: -e, -ais, -erai, -ai, -erais, -asse. Ça, c’est un paradigme. Est-ce qu’un mot est pluriel, est-il adjectif, le temps est-il passé? Les affixes qui peuvent être interchangés ainsi fournissent l’information à la phrase.

Tout de suite, l’usage de paradigmes est plus fréquent pour les langues synthétiques. C’est son principal mécanisme. Le rapprochement langue analytique/syntagme fixe et langue synthétique/paradigmes nombreux est un équilibre réaliste, mais aucunement pur. Les langues oscillent entre ces mécanismes, fluctuent selon l’époque, le groupe social, les influences. La fluctuation est organique et le cadre est mathématique. Voyez plutôt:

axe paradigme syntagme
corrélations linguistiques

Le paradigme est la façon par excellence de créer des mots. Il suffit de prendre le radical et d’y apposer des affixes, ou même d’autres radicaux, en amont ou en aval. Et pouf! Avec vos morphèmes, vous pouvez créer des substantifs à partir de verbe (une levée, une beurrée, un fini), des substantifs à partir de qualificatifs (sec/sécheresse, long/longueur), des opposés (protagoniste/antagoniste, horaire/antihoraire), des échelles (président/vice-président, subalterne, subordonné).

En rappel: les morphèmes

En respectant que la langue soit plus ou moins synthétique ou analytique, les paradigmes seront plus ou moins nombreux. Un exemple plus concret d’une langue analytique usant de paradigme est l’anglais. Le verbe shut, qui seul peut dire fermer, change de sens et même parfois beaucoup avec l’usage de simples prépositions (ils appellent ça des phrasal verbs). Shut up (fermer sa gueule), shut down (éteindre, désactiver), shut … out (exclure), shut … off (cesser de fonctionner). L’addition de la préposition au radical dépasse le sens de chacune de ses parties et est très imaginative, voire cryptique.

De la simplicité même nait le chaos

Reprenons du début. Vous avez des sons (phonèmes), vous avez des radicaux et affixes (morphèmes). Maintenant, nous allons faire l’algorithme classique d’une phrase de votre langue. Le moment est venu de décider de l’ordre à donner à vos mots. Serait-ce S+V+O, O+S+V, O+V+S?? Faites vos jeux. N’allez pas dans les exceptions, prenez des notes sur les idées folles qui vous viennent, mais n’y noyez pas votre enthousiasme.

À titre d’exemple, je vais créer ici l’algorithme du français, simplement parce qu’il est à la fois analytique et synthétique et ça permet de montrer la manière que je vais utiliser pour noter tout ça. Chaque bloc sujet/verbe/objet est divisible en groupe éponyme. Quoi? Un sujet simple est un pronom (je, tu il), un groupe sujet est un ensemble de mot qui forment le sujet (le chien blanc, l’homme avec une canne). De même pour le groupe verbal et le groupe objet.

Niveau 1

S+V+O
Groupe sujet (GS) + groupe verbe (GV) + groupe object (GO)

(Jusqu’ici tout va bien, ce qui compte, c’est pas la chute, c’est l’atterrissage!)

Explorons le groupe sujet. Comment le forme-t-on? Pour une langue analytique comme le français, il y aurait le déterminant+substantif+qualificatif (det+subs+qual.). Une langue synthétique serait plutôt radical+cas(genre+fonction) (rad+cas), ou radical+désinence de genre+désinence de nombre (rad+g+n). À ceci, on peut rajouter un qualificatif (avant ou après le sujet) qui suit la même logique; rad.+cas. L’ordre est aléatoire, il peut être n’importe comment pourvu qu’il soit constant. Le cas pourrait être avant le radical, rien ne l’oblige à être comme en latin. Encore une fois, ne vous souciez pas des exceptions, elles ont souvent une raison historique que vous explorerez en y perdant votre âme. (Notez-les vite fait, passez à autre chose)

niveau 1.1

GS
(dét+subst.+qualificatif)+prép/conj+compl.nom(dét+subst.+qual)

Franchissons le pas pour le groupe verbal. Un verbe se compose du temps et d’un mode. Le temps est, simplement parlant, le passé le présent, le futur (ou autre selon votre imagination). L’action est-elle parfaite (terminée) ou en cours (imparfaite)? Est-elle cyclique, récurrente (pourquoi pas) ou perpétuelle (pourquoi pas non plus)?

création langue
Photo: Hans-Peter Gauster

Le mode est la manière dont l’action ou l’état sont exprimés (indicatif, subjonctif, impératif, etc). Les modes peuvent être personnels (avec l’usage d’un pronom) ou impersonnels comme l’impératif ou le participe (en tout cas, en français). Dans une langue analytique, la tendance serait au verbe composé, comme je suis parti, je vais aller boire. Pour une langue synthétique, l’exemple serait plus proche de je vins, je regarderai. 

un mode fascinant: l’optatif

À ça s’ajoute la forme passive (être mangé par vs. manger quelque chose), la négation (ne … pas, point, guère, mie!), la forme réfléchie (se parler à soi-même vs. parler à quelqu’un). Il va falloir réviser vos modes et vos temps! Commencez simple, c’est le meilleur conseil que je peux vous donner. Passé, présent, futur. Indicatif, impératif, infinitif.

niveau 1.2

GV
rad.+(temps+mode+personne+nombre)

Le dernier, mais non le moindre, le groupe objet. Il s’agit de tout ce qui est complément d’objet direct, indirect, circonstanciel, le prédicat ou je-n’sais-quoi. Un sujet fait action/est en état de/sur quelque chose. Ce quelque chose reçoit l’action, l’état du sujet. Il peut être construit comme le groupe sujet, c’est-à-dire en français par dét.+subst.+qual. Il représente un lieu, un objet, une manière de faire, une personne vers qui l’action se tourn, un but, une matière, une absence… la liste est longue. Le groupe objet peut être essentiel à la compréhension de la phrase ou simplement complémentaire (optionnel).

Niveau 1.3

GO
(selon le cas: –/prép./conj, pron. rel.)+(dét.+subs+qual).

Voici concrètement l’algorithme de la phrase simple française typique.

niveau 2

GS((dét+subst.+qualificatif)+prép/conj+compl.nom(dét+subst.+qual))
+GV(rad.+(temps+mode+personne+nombre))
+GO(selon le cas: –rien-/prép./conj.)+(dét.+subs+qual)

À titre d’exemples, je vous montre ce que j’ai fait pour mes langues fictives. En premier, la langue bassate, analytique. En deuxième, la langue noise, synthétique avec désinences. L’art linguistique dans toute sa splenditude.

S(pron ou dét+qual+subst.(+ pron réfl.)) + Prép/conj/pr.rel. + O(dét+qual+subst) + (nët)V(verbe(ou aux.)+(temps)+(infinitif)) + adv.

(charabia? l’important est de se comprendre soi-même)

(dét(n+g+c)+adj(n+g+c)+O(n+g+c) + (dét(n+g+c)+adj+(n+g+c)+S(n+g+c) + (interr.+passif+V+pers+mode+temps+pron. réflé.)

Autres pistes de chaos algorithmique: comment s’imbriquent les propositions relatives, les incises, les subordonnées? Où placer les adverbes? Comment construire la négation, la forme passive? N’oubliez pas le complément de nom, les pronoms interrogatifs, signez ici pour votre âme, avec votre sang, merci!

Est-ce que ce volet vous a plu? Manque-t-il de clarté, y a-t-il des confusions maladroites pour certains termes (ça fait longtemps, mes cours universitaires, j’ai le droit de me mêler!)? Qu’est-ce qui pourrait être corrigé, clarifié, allégé? Avez-vous réussi à vous construire une langue satisfaisante? Êtes-vous plus sûr de la direction que vous voulez prendre?

Photo par Mark Rasmuson

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Publié par

Marie d'Anjou, auteure

Quelques études multidisciplinaires plus tard et quelques déplacements de lieu de résidence, je revisite le panorama et les parfums de mes enfances pour imaginer l'univers des Dissidents. Inspirée de la Côte-Nord (Qc) où j'ai grandi, la région de la Narse tente de véhiculer la même rudesse sauvage et la beauté nordique. Les Appalaches dessinent Cordalme et les Rocheuses canadiennes (sans pourtant les avoir vues), Sanglefroy. Après plusieurs projets avortés au fil des ans, c'est avec les Dissidents que mon écriture plus mûre trouve enfin l'histoire qui persiste sous ma plume et qui s'entête à vivre. Un travail de longue haleine qui demande autant d'inspiration que de bottages de fesses. C'est avec cette histoire que le métier rentre enfin, loin du romantique « poète la tête dans les nues », mais bien celui de l'écrivain devant l'écran à pondre des phrases nulles qui, un jour retravaillées, sauront plaire. Espère-t-on. ;)

3 réflexions au sujet de “Construire un univers I. Création de langue 105”

    1. Oh, le travail classe! Il faut se qualifier comment pour être prof en création littéraire? (Être publiée? ah zut, pas tout à fait là encore). Merci Lilith (j’adore ton pseudo) pour ton commentaire. Je pensais — lorsque j’aurai plus de temps — en faire une version webinaire. J’aurais des recherches plus approfondies à faire, plus d’exemple concrets, etc.

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