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Speak White ou le racisme renversé d’interdire «Bonjour-Hi!»

Ceci est un article sporadique et non planifié. Il y a dans l’actualité québécoise des notions qui circulent et j’ai senti un besoin de m’exprimer là-dessus. Un peu comme une lettre d’opinion publique, j’augure cette «rubrique éphémère» à l’arrache, sans trop savoir s’il y en aura d’autres.

Speak White

Un esclave, du temps des colonies, ne pouvait parler sa langue et devait adopter celle de son maitre. Les Canadiens français n’ont jamais été esclaves, même que la Nouvelle-France a été esclavagiste. Dans le contexte où ils étaient soumis au régime anglais, l’expression speak white leur était craché dessus lorsque ceux-ci parlaient français en public ou dans les sphères officielles politiques. Parle blanc. On l’abaissait à l’esclave, sans en être. On le voyait comme une minorité nuisible.

Récitation du poème Speak White de et par Michèle Lalonde

Le Canadien français est devenu Québécois, abandonnant ses cousins francophones du reste du Canada à eux-mêmes. Il l’a fait pour se renforcer et devenir une majorité sur un territoire précis, gérer par lui. Pure laine, francophone et catholique. Le catholique a disparu dans les sphères privées, le pure laine est un mythe et le français demeure notre seul point identitaire. C’est maigre. Surtout que nous sommes multilingues.

Juillet 2019

Un homme injure violemment une mère et sa fillette au sortir de la garderie. Énoncés racistes et misogynes, l’homme s’en prend même verbalement à l’enfant, l’effrayant et traitant devant elle sa mère de salope. La mère en question (selon la description ne portait pas de voile) avait parlé arabe à sa fille dans la rue. 

Faites le test: dans les opinions tranchées, remplacez le mot arabe pour juif ou sauvage ou nègre, parfois ça résonne étrangement dans notre souvenir de l’histoire.

Le vidéo devient viral. Les commentaires sur les réseaux sont partagés entre la honte et le choc, mais aussi des applaudissements pour cet homme. L’agresseur disait à cette mère, en vrai, du fond de son inconscience, speak white. Belle ironie.

Octobre 2019

Simon Jolin-Barrette, ministre de l’Immigration, la Francisation et l’Intégration du Québec et responsable de la Langue Française, lance l’idée qu’il devrait être interdit de dire à la clientèle: bonjour-hi. Je doute fortement qu’il se soit entouré de linguistes1 compétents pour penser une telle stratégie. Cette double salutation est née dans une ville bilingue, Montréal, et est un fait local. Cette expression se veut une ouverture. Elle dit simplement: je parle les deux langues, la vôtre sera la mienne pour vous servir. Un bel exemple d’inclusion. À une autre époque, on aurait dit speak white

Les opinions fusent. L’invasion des maudits anglais est partout, le danger d’acculturation frôle la dystopie. L’expression orale, dans la bouche des gens, devrait être interdite. Speak white. White has changed. Parle blanc. On est en 1984. Quel genre de gouvernement veut contrôler ce que les gens disent et comment ils le disent dans leur quotidien?

La bombe de Denise

L’essayiste Denise Bombardier2 exprime son opinion sur le français hors Québec, qui est la preuve (selon elle) que si l’on est trop laxiste, le français du Québec deviendra aussi déchu. Bravo d’abord pour la condescendance. Bravo ensuite de perpétuer la même idéologie colonialiste héritée de la France du XVIIe s. qui voulait que le français de Paris soit la seule langue utilisée partout en France, quite à éradiquer les patois. Cette idée de croire qu’elle est la seule norme légitime blesse toute la francophonie. Croire que celle du Québec vaut moins, et que celle des autres régions est encore pire, est une vieille plaie qui ne guérit jamais. En remettant le doigt dedans, la peur rejaillit. (Voir La rectification, ça gêne tout le monde). Ces français ont des histoires totalement différentes.

Et aussi des contextes différents. Le français au Québec n’est pas menacé. Arrêtez de croire les vieilles peurs du siècle passé. Ces peurs — fondées, à l’époque — ont donné naissance à des fortifications et elles ont tenu et tiennent toujours. Sur le territoire (j’entends ici grosso modo la vallée du Saint-Laurent), nous avons une forte majorité francophone, des institutions, des écoles, un gouvernement, des mairies, des entreprises, de la littérature, radio, télévision francophone. Il est possible d’être éduqué, diverti, de travailler, socialiser en français. Partout, 24/7. Seulement au Québec. Les autres provinces, même l’Acadie, n’ont aucune de ces armes. Rien pour maintenir les briques ensemble. C’est parce que le Québec fait partie du Canada que ces minorités maintiennent l’accès à des institutions francophones. Petite pensée aux indépendantistes.

Avis de linguistes sur l’épineuse opinion de Bombardier

Quelle langue est réellement menacée? Sur tout le territoire géopolitique, le Québec parle français, anglais, innu, inuktitut, cri, wendat, mohawk, algonquin, attikamek, micmac et naskapi. Seuls le français et l’anglais ont des institutions culturelles et linguistiques de grande envergure. La véritable menace d’acculturation et d’effacement pèse de tout son poids sur les langues autochtones (comme les patois, mais surtout carrément les autres langue de France: breton, basque, etc). La situation du français n’est même pas comparable; ç’en est ridicule tellement l’inéquivalence est démesurée

En vrai, la Bombardier est victime de sa propre insécurité linguistique. Elle n’ose jamais remettre en question les aprioris qu’elle a appris plus jeune, contrairement à sa formation de sociologue, journaliste, femme érudite. Ç’en est décevant. Ce que Bombardier ressasse avec cette vision hermétique de la langue est la vieille angoisse préloi 101, lorsque ces aménagements linguistiques étaient vitaux. Et elle est encore vive, cette peur, pour cette génération de vétérans d’une autre guerre. Cette souffrance a pour effet de légitimer des mesures discriminatoires démesurées. Le danger est encore « là », un traumatisme, la victime revit l’événement sans cesse, toujours sur le qui-vive. C’est intolérable de se savoir victime lorsque l’on s’est affranchi de notre mal pour qu’on le traine malgré nous jusqu’à l’autre génération. 

Héritage

Dans l’étude de la violence familiale, il est démontré que les individus agressés dans l’enfance ne deviennent pas tous violents. Par contre, ceux qui sont violents ont presque tous subi de l’abus. Le cycle de violence se perpétue. La société est comme les individus qui la composent. J’aime croire que la prise de conscience de nos traumatismes collectifs nous mènera au choix de cesser ce cycle.

Tous les peuples ont une histoire sanglante, violente, mais aussi une histoire de reconstruction, de résilience. Si les événements appartiennent au passé et à l’enseignement, il y a, longtemps après, les conséquences. La violence cesse, mais il reste néanmoins la colère, la peur et la fragilité de l’estime de soi. Ingrédients comburants.

Je me souviens 

La peur alimentée par la plaie sans cesse ouverte de notre sentiment d’illégitimité linguistique, de notre vulnérabilité sur un continent majoritairement anglophone est un outil de contrôle. Et la peur mène à la colère, à la haine, à la violence. (Merci Yoda). L’agresseur dans la rue avait peur, l’interdiction de mots est un réflexe de peur, le dénigrement des autres pour se montrer meilleur est une manifestation de la peur. Ce venin dans nos veines est dangereux.

Après une cacophonie médiatique, le gouvernement Legault recule sur l’interdiction d’utiliser bonjour-hi dans les commerces. La possibilité d’une telle législation est plantée. Le message «parlez blanc» restera dans la mémoire et l’espoir de certains individus. C’est la peur qui fait mordre en retour et cette crainte est alimentée par l’ignorance et l’entêtement de certains influenceurs. Les aprioris ont la couenne dure.

Le Québec a cette particularité de vivre autant avec la honte du colonisateur que la honte d’avoir été colonisé. Nous sommes dans la position unique — unique — en Amérique pour comprendre les deux réalités et pourtant, ces blessures nous rendent de plus en plus aveugles et en déni. Parce que les vieilles plaies seraient à regarder en face: notre honte, notre vulnérabilité et notre cruauté dans le même instant historique. Interdire l’anglais dans la rue, bientôt le wendat pourquoi pas, l’innu, le cri… c’est rassurant d’être tous homogènes. Blanchis. Copie parfaite.

Entre ses quatre murs de glace
Je mets mon temps et mon espace
À préparer le feu, la place
Pour les humains de l’horizon
Et les humains sont de ma race

Gilles Vigneault

Alors, Québec, tu veux toujours «parler blanc»? Perpétuer les mêmes violences que tu as subies sur autrui? Fais-tu le choix de briser tes chaines ou de devenir raciste en exsudant tes heurts et ainsi relancer le cycle de violence? Te souviens-tu vraiment de ce que ça fait?

1. par linguiste, je parle du spécialiste de la linguistique, qui a étudié la sémantique, la phonétique, la sociolinguistique, la lexicologie, la morphologie, la syntaxe, l'ethnolinguistique, etc. En bref, les mécanismes de langage. Je distingue du spécialiste en langue française qui a étudié les littératures, les normes orthographiques et grammaticales dont l'approche est non descriptive, mais plutôt axée sur ce qui est acceptable ou non dans le registre formel du langage. 
2. D. Bombardier a une formation en science politique et en sociologie -- et non en linguistique. 
Crédit photo à la une: poussière virtuelle

La relève de la garde

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Publié par

Marie d'Anjou, auteure

Quelques études multidisciplinaires plus tard et quelques déplacements de lieu de résidence, je revisite le panorama et les parfums de mes enfances pour imaginer l'univers des Dissidents. Inspirée de la Côte-Nord (Qc) où j'ai grandi, la région de la Narse tente de véhiculer la même rudesse sauvage et la beauté nordique. Les Appalaches dessinent Cordalme et les Rocheuses canadiennes (sans pourtant les avoir vues), Sanglefroy. Après plusieurs projets avortés au fil des ans, c'est avec les Dissidents que mon écriture plus mûre trouve enfin l'histoire qui persiste sous ma plume et qui s'entête à vivre. Un travail de longue haleine qui demande autant d'inspiration que de bottages de fesses. C'est avec cette histoire que le métier rentre enfin, loin du romantique « poète la tête dans les nues », mais bien celui de l'écrivain devant l'écran à pondre des phrases nulles qui, un jour retravaillées, sauront plaire. Espère-t-on. ;)

2 réflexions au sujet de “Speak White ou le racisme renversé d’interdire «Bonjour-Hi!»”

  1. Hey, super intéressant cet article ! Je me permets d’ajouter mon grain de sel (de Guérande ?) : en France ce sont pas seulement les variantes dialectales qui sont menacées, mais aussi des langues à part entière, qui ne sont pas des patois — breton, basque, et toutes les autres.

    Quant à ce que tu dis sur la position unique du Québec, à la fois colonisé et colonisateur, c’est passionnant, je n’y avais jamais pensé comme ça. J’aimerais en lire davantage. Sujet d’un prochain article ?

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