Un seul adversaire, soi-même

Il n’y a pas de conflits sans adversaires et pas d’histoire sans conflits. J’ai déjà abordé les ennemis classiques de mon roman Les Dissidents de Narbrocque, dont le premier volet est ici I. Chercher des Noises et le deuxième ici II. Des Bassates et des hommes. Voici le troisième et dernier article sur les antagonistes et assurément le plus intéressant. Il s’agit de l’antagoniste interne au protagoniste, celui qu’il porte en lui.

Pour qu’il y ait une sensation d’avancement dans une histoire, les personnages doivent évoluer. Ils partent du point A et vont au point B et ce chemin les force à changer, en mieux ou en pire — si on suit une voie plus manichéenne — mais juste changer suffit. Les situations les confrontent à leurs peurs, leurs désirs, leurs angoisses. Tout comme dans la vraie vie, ils peuvent se remettre en question ou choisir d’ignorer les signaux qui leur renvoie l’impératif de modifier quelque chose. Je crois sincèrement qu’un bon protagoniste est d’abord et avant tout son meilleur antagoniste. Ce qui est très commode, car ça nous donne un 2 pour 1 tout inclus et que le conflit nécessaire à l’histoire est en format portatif avec le héros, formule clés en main.

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par Cristian Newman sur Unsplash

Pour ce qui est de la reine (ou ryale, pour faire narsque!) des conflits internes, je pointe systématiquement Merime du doigt. Déjà, ma rencontre avec elle était assez houleuse, elle m’a souvent laissé l’impression d’aimer le tiraillement interne parce que — pour elle — c’était une façon de savoir qu’elle était encore vivante émotivement. Je ne dirais pas qu’elle est en déni: elle sait très bien ce qu’elle ressent, mais elle n’accepte pas du tout certains de ces sentiments. Et voilà qu’à elle seule, Merime introduit une dynamique dans l’histoire seulement en se contredisant constamment. Ses contrastes ne sont pas intenses, comme une personne passionnée pourrait l’être par exemple, mais ça joue du chaud au froid, du rouge au bleu. Il y a aussi un moment, un sens, à ces revirements. Ce n’est pas aléatoire. Il y a une logique si on peut dire, ou du moins de la cohérence dans ses états d’âme. Ça n’est pas que pour le rythme narratif.

Le protagoniste qui se frotte le plus à Merime est son époux, Miliac. Il a longtemps été un mystère pour moi, étrangement, car c’est un des personnages les plus limpides que j’ai à présent. Je l’ai finalement compris ici où j’explique le coeur de notre rencontre — et quelle belle rencontre! Bref, pour sa part, Miliac porte en lui tout ce qu’il faut pour évoluer aussi. Depuis l’enfance, étant né au cas où son frère ainé et héritier ne survivrait pas le bas âge, il s’est senti très tôt et très profondément inutile. Non pas de trop, mais plutôt sans apport précis à donner au monde. Cette blessure le pousse constamment à l’altruisme, à chercher pour les autres une place où ils seront bien. Il comble chez eux ce qui lui manque et non seulement est-ce un trait marqué du personnage, mais aussi parfois un handicap. Il guérit chez les autres ce qu’il devra éventuellement guérir en lui pour pouvoir évoluer.

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Photo de Julian Santa Ana sur Unsplash

Le conflit interne par excellence est le dilemme. Je crois que le plus intense déchirement vécu par un personnage est celui de Vièle. Elle désire une vie de combat et en même temps elle a un besoin de s’épanouir en famille. Son opposition constante est la mort et la vie. Elle se retrouve souvent en position d’impuissance durant la guerre, ce qui la fera subir un choc post-traumatique. Elle côtoie la colère, l’insatisfaction, le sentiment de perte de contrôle sur sa vie. Ses hauts et ses bas sont les plus accentués et elle aura de plus en plus de mal à apprécier les faibles houles du quotidien — ce que son conjoint Loec chérit tant.

Lui, il est conservateur, dans le sens où il désire peu de changement. Lorsqu’il choisit son métier, sa compagne de vie, son entourage, il y demeure fidèle et constant. Il hésite longuement avant de choisir, il se résigne très tardivement aux événements qui perturbent son bien-être. Loec veut que les choses restent simples. Il devient son propre frein à l’histoire parce qu’il n’ose pas toujours suivre le courant. Ses déplacements évolutifs sont donc lents, mais probablement majeurs à chaque fois. Lorsqu’il bouge, il l’assume complètement et pour longtemps.

Même dans les histoires les plus simples, voire manichéennes à l’excès, un protagoniste intéressant demeurera toujours celui qui a des défauts, un petit quelque chose qui le rend incomplet. C’est ce léger déséquilibre des forces qui le rendra d’abord humain (ou humainement identifiable), ensuite crédible et capable de changement.

Quels ont été vos protagonistes préférés? Ont-ils une personnalité riche, nuancée? Et vos antagonistes favoris, sont-ils aussi recherchés? Vous avez des exemples à partager?

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Armes, symboles et vieilleries

Lorsqu’on travaille sur un long projet, il n’est pas rare de devoir prendre des pauses de l’écriture tout en y restant connectée par tous les moyens possibles. Certains font des illustrations, des drabbles, des nouvelles « hors-série » ou de la musique d’ambiance inspirée de leur univers. J’ai fait ces choses et bien d’autres, et ce qui est encore plus grave, c’est que la recherche nous pousse à fantasmer d’autres détails pas tant utiles en vrai, mais oh tellement amusant. J’ai fini par faire les armoiries de mon pays favori : Narbrocque.

Dans mes découvertes, j’ai surtout appris que chaque blason, traditionnellement, est fait pour un individu seulement et que l’ainé, l’héritier (mâle), est le seul à reprendre les armes de la famille telles quelles. Les autres, ils le modifient quelque peu pour ajouter leur touche personnelle tout en respectant l’écu d’origine. Ceci dit, j’ai donc vraiment arrondi les coins en faisant un blason par région et non pas par famille et encore moins par individu. Ce qui me fait un beau total de trois blasons. (Mais y’en a quatre sur l’image du blog!?!?)

Moui. Nous y reviendrons.

Narse De sable à la barre d’argent accompagnée deux glocques de même.

En Narse, la région principale où la majeure partie de l’action se passe, j’ai utilisé comme meuble le glocque, petit animal local très mignon. Un meuble est une figure sur l’écu qui est amovible, qui peut être posé à peu près n’importe où. Il est symbolique et non pas représentatif et donc peut être stylisé comme bon nous semble. Ce que j’ai fait avec un grand talent évident. Ce blason est assez classique. Rien de déroutant. Rien de traumatisant.

Le glocque, donc, représente pour les Narsques ce qui est rusé, polyvalent, tenace. C’est leur emblème qu’ils mettent partout, à toutes les sauces. Littéralement aussi. Mets de chanceux à qui arrive à le piéger. Bref. Petit mammifère d’eau douce à six pattes qui pêche le poisson et fuit les goélands. La devise, parce qu’il n’y a pas d’armes sans devise, c’est : « Mer montante et descendante. Inerte, jamais. »

CordalmeParti de sinople mi-coupé à senestre de fer et de pourpre
avec un arbre arraché d’argent brochant sur le tout

Pour Cordalme, la première région à s’allier à la Narse et former la nation de Narbrocque, je suis allé chercher une petite rareté: la couleur fer (et non un métal). Par la division en trois parties, le blason est dit « à enquerre » car trois émaux de même nature (ici couleur) se touchent, ce qui va contre une règle principale de l’héraldique. Pourquoi ? C’est la sorte de partition qui fait que c’est systématiquement à enquerre. C’est mathématique. Je n’ai rien voulu revendiquer ainsi.

L’arbre symbolise pour Cordalme l’importance d’un enracinement profond pour pouvoir s’épanouir au maximum. Il faut être solide pour pouvoir être grand. Leur devise tend vers la même signification: « Les racines comme la coiffe, profondes et larges. Immuables. »

SanglefroyD’argent au loppe hurlant de sable, embrassé-ployé à dextre de gueules

Au début du roman, l’alliance avec Sanglefroy en est aux balbutiements. Je suis tombée sur la partition embrassé-ployé et, vu sa rareté en plus, je l’ai adopté sur le champ. Cependant, et même si j’écris ici embrassé-ployé à dextre, j’ai quand même trouvé dans les ouvrages (disponibles en ligne du moins) une confusion à savoir si c’est bien à dextre et non à senestre, car certain l’employait dans l’autre sens. Il faut savoir que ces termes se réfèrent à droite ou gauche respectivement, mais selon le point de vue de celui qui tient l’écu comme bouclier. Donc, ce qui est à droite sur le dessin est à senestre (gauche) en héraldique. Ceci dit, comme l’embrassé s’étend sur les deux côtés, je n’ai jamais su qui avait raison ou tort. Quoi qu’il en soit, dites vous que le dessin ici prime sur la description. Si quelqu’un connait la réponse officielle, je suis tout ouïe.

Pour la devise, je suis allé chercher un mot à sa vieille forme que je chéris particulièrement dans ce contexte. Ça m’a fait comprendre que la région de Sanglefroy est plus ancienne que la Narse et Cordalme, même si celle-ci a été moins dominante dans leur histoire. C’est le genre de détail qu’un auteur connait, mais que fort possiblement, il n’en sera jamais discuter dans le roman. Mais bon, toute info est enrichissante pour l’écrivain qui construit. La devise de Sanglefroy est: « Acharné comme le loppe, jusqu’à esperdre mes racines dans le roc. » C’est beau, hein?

Narbrocque Tiercé en barres, au 1 de sable, au glocque d’argent,
au 2, de sinople, à l’arbre arraché d’argent,
au 3, de gueules, au loppe hurlant d’argent.

Vient un moment dans les Dissidents où les gens se disent que c’est bien beau s’être alliés, mais il faudrait qu’une armoirie en face office. Tadam! L’auteur-dieu que je suis opère le miracle suivant, l’écu de Narbrocque, oui ma p’tite dame.

On répète souvent qu’il est bien d’approfondir ses connaissances d’un univers, mais que mieux vaut ne pas tout gerber dans le texte, car ça ferait trop lourd. Ce que j’aime de ses écarts de recherches et de détails, c’est tout ce qui nous fait comprendre en profondeur notre univers. Lorsque j’ai fusionné mes trois armoiries, et que j’ai écrit la scène où elles sont dévoilées au conseil de Narse, un personnage a eu la brillante idée de m’éclairer sur mes symboles internes en le disant à voix haute.

Je n’explique donc pas tout le pourquoi du comment, mais j’arrive à la conclusion merveilleuse que les meubles de Narbrocque sont en fait les symboles des Arbres de Caïa. Le glocque représente la raison, l’arbre l’instinct et le loppe (sorte de loup), l’émotion. Ces trois points, comme expliquer en détail dans l’article ci-joint, sont le fondement de la méditation narsque. Et moi, j’en ai mis partout inconsciemment dans mon roman. Je suis joie. 🙂

La devise de Narbrocque reflète le désir de collaboration de cette jeune nation. Bon, là, je vous avoue ne pas être particulièrement inspirée. Ce n’est pas la meilleure et je fais avec en espérant trouver mieux. « De la mer, du roc ou de la plaine. » Voilà, tout aussi simplement que ça.

L’image en relief vert en entête est un premier test d’impression 3D de mes armoiries. Les émaux en héraldique ont une représentation monochrome et j’en ai profité pour faire un objet réel. L’impression 3D, aussi appelée fabrication additive, est en plein essor. C’est un médium que j’explore, qui est fort intéressant pour les artistes, et qui risque de changer l’industrie de fabrication. Ceci dit, c’est vraiment une autre histoire, je tenterai faire un article sur le sujet quand je maitriserai mieux cet univers.

Et vous, quels détours avez-vous pu faire dans la création de votre univers? Quelle perle avez-vous trouvée? En tant que lecteur, voulez-vous connaitre plein de détails sur l’univers ou préférez-vous suivre les personnages sans trop de surcharge?

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Mes armoiries sont disponibles sur Red Bubble en autocollants, t-shirt ou autre support.

Je jure solennellement…

Résolutions 2019.

Oui déjà, mais c’est parce que je suis en pleine préparation. Alors, je vais tenter de relever le défi 365, qui me plait plus que le NaNoWriMo. Le but ultime de cet engagement est d’arriver à établir un rythme d’écriture, une routine solide, tous les jours — ou du moins chaque semaine. L’objectif de mots est moins important.

365 Writing Challenge 2019
Mais c’est quoi le 365 Writing Challenge???

Dans le monde anglophone, il existe le 365 Writing Challenge (défi d’écriture 365) qui consiste à former une petite communauté (grandissante) d’écrivains motivés pour écrire régulièrement, tableau avec compilations à l’appui, et rendement hebdomadaire basé sur un objectif. Le but est de faire durer le plaisir toute l’année. Je n’ai jamais encore participé, mais j’ai un ras-le-bol de stagner alors je me suis lancé un peu à l’aveuglette. Ce qui est bien, c’est que j’ai pas besoin de produire en anglais. Je peux continuer dans ma langue maternelle et quand même participer avec eux.

Billet en lien avec l’écriture: Réécrire, c’est pas chômer

Pour ce challenge, j’ai révisé mon plan du tome IV en détail. Cette fois, j’ai esquissé des scènes, des décors et des personnages, pas seulement des idées vagues. J’y ai intégré mes derniers revirements et mes dernières découvertes. Le but est de terminer ma série au complet. J’y suis presque, il me reste des trous à combler et enfin, enfin faire la réécriture de A à Z. Mais surtout pouvoir m’engager plus sérieusement dans ce métier sans me sentir coupable de ne rien finir. Ah, ce syndrome de l’imposteur, merde!

J’ai voulu rédiger ma série d’un trait, sans travailler sur un tome à la fois parce que je veux pouvoir ajuster à mesure que l’écriture avance chaque détail de façon plus fluide. Il y a des choses que je peux implanter dès le premier ou deuxième livre qui vont se jouer seulement au troisième ou quatrième. Ça m’a servi magnifiquement. Lorsque la résolution finale s’est finalement présentée à moi l’an dernier, j’ai pu dès lors penser à corriger et modifier des détails dans le tome un. La totalité sera plus fluide, sans mauvaise surprise d’incohérence. Qui plus est, c’est plus convaincant et rassurant pour un futur éditeur de savoir que la série est complète, esquissée au total, prête au peaufinage. Mon rêve pour l’an prochain: terminer l’étape un de mon projet, soit le premier jet.

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Photo de Pixabay sur Pexels.com

Avec mon maigre, mais oh combien réaliste objectif de mille mots par semaine, ça me rappelle les camps NaNo. En avril et en juillet, il est possible de faire des mini nano avec un objectif malléable, choisi par l’écrivain lui-même. Comme ça, chaque mois sera un mini défi pour moi. Bien sûr, je peux me lasser. Mais au fond, qui ça dérange sinon moi et mes rêves en suspens éternels? Mon moi futur aimerait bien que mon moi présent s’engage dans cette promesse. Je vais donc essayer de me faire un cadeau à moi-même: rétablir un rythme d’écriture.

Article similaire: De cercle en cercle

Je me demande si on pouvait pas faire une version francophone, tout comme le NaNo est international à présent. À moins que ça existe déjà et que je n’ai jamais croisé cette organisation? Le 365 Writing Challenge offre un abonnement gratuit, mais avec certaines versions payantes (genre 10-20$ par année) y’a des bonus de séminaires, conférences, coaching, etc. Ça pourrait être sympa. Mais, oh, une chose à la fois. Testons le principe avant d’imaginer une expansion

Vous connaissiez ce défi? En quoi pourrait-il vous motivez plus que le Nano, en quoi peut-il être rebutant? Quels sont vos trucs pour demeurer productif malgré les aléas de la vie? Vous avez déjà expérimenté des cycles de productivité dans l’écriture?

 

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Le réalisme qui rehausse

Je me souviens du film Das Experiment, riche sociologiquement parlant, mais plus particulièrement d’un détail dans une scène. Un « détenu », ayant acquis un pistolet chargé de balles à blanc, menace un « garde » avec celui-ci. Il le pointe à bout portant, directement sur la tête. Dans la mêlée, la détente est appuyée… et le garde meurt. La surprise vient du fait qu’on se dit : «mais l’arme est chargée à blanc! Il n’y a pas de projectile, pourquoi son crâne éclate-t-il?» La physique dit que la pression relâchée par la cartouche vide, puisqu’il y a explosion tout de même, est suffisante pour provoquer un choc contre la paroi du crâne, à si proche distance. L’air éjecté par le conduit du pistolet fait éclater le crâne. La déflagration est mortelle.

 

Das Experiment, source : repliquesdefilms.fr
Das Experiment, source : repliquesdefilms.fr

Nous avons tous vu la classique bouteille éclatée sur le crâne d’un malheureux dans une bagarre de bar. La bouteille Hollywood, pour des raisons de trucages pas cher pas cher, est faite de sucre et ainsi est facilement fabricable, et sans danger pour les acteurs de scènes périlleuses. Mais une vraie bouteille en verre, elle, demande un peu plus de force pour se détruire sur une tête. Et elle vient au coup d’une sévère commotion. La victime d’un tel coup ne se relève pas.

Pas de magie: Les Dissidents, un premier contact

Ces petits exemples m’amènent au coeur de mon sujet d’article: le réalisme. Sous prétexte que l’on veut du spectacle, du plus grand que nature, de l’imaginaire sans limite, nous oublions parfois ce que la réalité peut offrir de spectaculaire. À force d’avoir été ignorée par le désir de jouer avec les lois de la physique, la réalité s’est évaporée de nos esprits. Pour pousser l’imagination en d’autres lieux, nous perdons volontairement la notion de ce qui est normal, logique, attendu. On déplore parfois ce qui est réaliste parce que ça brise le charme, ça rend trop terre à terre ce qui devrait être du rêve. J’adore la réalité justement pour les mêmes raisons: ce qui est possible fait rêver parce qu’atteignable, ce qui est naturel dans notre monde est d’une splendeur et d’une beauté qui nous émeut encore, même vieux, même avec des milliers d’années d’histoire. La complexité du réel est inépuisable. Et s’il faut l’imagination pour envisager ce qui pourrait être, il faut aussi l’imagination pour saisir totalement ce qui est devant nous dans la plus pure analyse possible (et aussi la plus grande humilité).

Un coucher de soleil peut être un oeil au ciel qui se cache, une boule de feu qu’un dieu lance et relance chaque jour, ou une énorme gigantesque sphère qui attire et fait tourner d’autres énormes gigantesques sphères, dans un ballet millénaire d’attraction et de répulsion. Toutes ses réponses sont valides. L’explication du réel n’est pas importante, le phénomène demeure impressionnant.

Parfois, ce qui est très parfaitement ordinaire surprend. Un retour aux sources, à la simplicité, à la normalité nous la fait découvrir à nouveau, sous un autre angle. Donner constamment du plus grand que nature dénature souvent le sujet abordé. Par exemple, il y a de plus en plus de détails dérangeant dans la romance actuelle véhiculée par les médias. Des scènes de dominance se voulant idéales, des situations d’abus se voulant normales, pour le piquant d’une scène, pour la passion d’une autre. Il est trop ordinaire de demander ce que l’on voudrait. Très ordinaire de préciser, trop terne et plat de prendre le temps d’avoir un consentement. Ce manque de représentation dans les médias nous fait croire que cet ordinaire est banal et fade, sans excitation et sans passion.

Dans cette fameuse scène de Star Wars, combien de fois Leia a-t-elle dit non?

J’ai découvert le « mouvement » safesex, une prise de position qui cherche à rétablir la saine sexualité dans les médias, plus spécifiquement safesexbooks, parce que ma voix est dans l’écriture. Moi aussi, je me suis fait prendre dans le piège des scènes torrides, mais si ambigües dans leur message consensuel. Les scènes érotiques de mon roman ne sont pas des fantasmes d’auteur. À force de les écrire, les lire, les travailler, elles perdent leur libido, pour ainsi dire. La scène doit servir à l’histoire si elle veut survivre la réécriture. Mes scènes de sexe sont la plupart du temps des scènes d’amour et de complicité, d’intimité et de mise à nu, de dévoilement de l’âme. Je ne cherche pas de bonbons pour  gaver mes lecteurs en calories vides.

Parce que nous ne la voyons plus, la normalité devient marginale, et devient étonnante. Nous avons oublié ce que la réalité peut faire de concrètement puissant. J’ai réécrit un début de scène récemment qui m’a fait repenser consciemment à tout ça, à ce que je viens d’écrire dans cet article. Au premier jet, les deux protagonistes se décodaient du regard, se prenaient en embrassade avec ferveur, consensus non dit mais évident. Scène qui est plausible avec un couple qui se connait beaucoup plus, qui s’envoie les bons codes appris à force de cohabiter. Ici, les protagonistes ne se sont pas encore rapprochés intimement. Ils n’ont pas établi leur langage corporel, ne connaissent pas tout à fait les attentes de l’autre. Alors ça me semblait plus réel de faire une scène qui incluait cette vérification de consentement et d’en faire quelque chose qui éveille au lieu de rebuter. Le respect démontré est l’étincelle finale dans la tension d’attraction qui grandissait jusqu’alors.

— Je… voudr… j’peux?
— Quoâ?
— T’embrasser. Je voudrais. Je peux? finit-il en murmure. » Et le temps se suspend. Elle le tient du regard, il ne cligne pas des yeux. Tout ce qu’il entend est un gémissement retenu, air expulsé avec contrôle. Et la chair si chaude à la lumière diffuse semble s’attendrir, pupilles dilatées, commissure des lèvres relâchées. Rêve-t-il ces réactions trop subtiles? Il désire lui saisir les hanches et la fondre sur lui. Ses paumes patientent sur ses genoux, peau moite et cœur battant. Merime l’enfourche. Il perçoit soudain sa bouche près de la sienne, chaleur femme étendue sur lui. Hésitation encore. Se sentir, humer l’autre et le reconnaitre au sens primal. Nez qui se frôlent presque. Il ne la lâche pas des yeux. « Suis-moâ. » Elle part en direction de son lit pour toute invitation.

Extrait des Dissidents de Narbrocque I. Déferlement, chapitre VI

Bien que certains univers se bercent dans l’imaginaire, il y a une part du réel qui perdure. Tout récit doit être plausible, avec sa logique interne. Comment envisagez-vous vos écrits par rapport à la réalité? Est-elle un boulet ou plutôt lieu de solidité? Cherchez-vous à surprendre par un imaginaire débridé ou plutôt par des réactions si réalistes qu’elles vont étonner par leur marginalité? Les idées reçues survivent-elles votre recherche? Le mouvement safesexbooks vous dérange, vous fait réfléchir?

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Ce qui ne cadre pas…

J’ai rejoint et déjoint des groupes Facebook sur la littérature, surtout des groupes portés sur les genres littéraires, ceux de la fiction et de l’imaginaire: les mondes imaginés, comme ce que j’écris. Cependant, mon monde ne cadre pas. Jamais. Je n’arrive qu’à le définir à la négative. Ce n’est pas de la Fantasy. Ce n’est ni historique ni fantastique, encore moins de la science fiction. (Quoique j’ai presque fantasmé l’idée que science dans la scifi pourrait couvrir aussi les sciences humaines, chose qui ne semble jamais effleurer les gens et je risquerais de décevoir mon lectorat.) Ni parallèle à notre monde, réaliste si on accepte une ère irréelle et des terres inexistantes. Ni rien mais tous ça un peu en même temps. Sans l’être.

Je suis toujours en recherche d’un lieu où je pourrais échanger sur les œuvres pour ce qu’elles sont, sans systématiquement avoir à les faire entrer dans un moule prédéfini. Les lecteurs d’un genre pourraient être intéressés par ces histoires hors cadre, qui sait? Un lecteur de scifi aussi, mais sans être déçu de la présentation d’un récit qui serait mal affiché dans un genre ou l’autre.

Projet littéraire

J’ai donc décidé de foncer, avec ce qu’il m’en coûterait de temps, puisque j’espère un retour riche en échanges. Je lance un groupe Facebook, un lieu de discussion sur les genres de l’imaginaire, mais sans ses frontières, sans ses cadres trop purs pour moi. Je cherche des étranges comme moi, qui ne cadrent pas, qui mélangent, qui ôtent ou ajoutent des éléments non traditionnels. J’aimerais un lien entre lecteurs et auteurs, voire même éditeurs, une zone de rencontre sans ligne éditoriale.

Je souhaite aussi réconcilier ladite «grande» littérature et celle de l’imaginaire, comme si elles ne pouvaient pas faire une, comme si l’on devait sacrifier l’une pour l’autre. Je voudrais faire valoir des oeuvres qui portent avec panache autant le style que l’imaginaire, autant la réflexion qui le rêve.

Si le sujet vous intéresse, le groupe se nommera Dissidents de genres littéraires. Vous avez des idées de discussions, des questions, des sujets à aborder? Allez-y de bon coeur!

En commentaire ici ou sur la page du groupe!

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Des Bassates et des hommes

Elles sont maniérées, glaciales, sèches. Elles sont hiérarchisées, castratrices, misandres. Les Bassates offrent aussi des splendeurs architecturales, de grandes œuvres artistiques ou des technologies à faire envier le reste du monde connu. Elles sont les voisins du sud de Narbrocque et sujet du deuxième volet à propos des antagonistes.

Premier volet: Chercher des Noises

Sur le thème récurent du sexisme dans l’histoire des Dissidents, les Bassates se retrouvent à l’extrême opposé des Noises. Elles en sont leur miroir, une sorte de doppelgänger. Elles sont la manifestation du sexisme féminin, celui qui dénigre la masculanité, celui dont on parle peu. Je regrette quand même que la seule société franchement matriarcale que j’ai créé soit tout aussi excécrable que son antithèse, mais je voulais explorer ce à quoi une civilisation tout aussi débalancée pouvait ressembler à l’autre bout du balancier.

Et Baslande, ça vient d’où?

À part de porter les affixes lande et bas… bah je vois pas. J’ai dû rêver au mot, puis inventer un gentillé tout bête. Il n’y a pas de code secret ou de subtile recherche de profondeur étymologique là-dedans, ce qui est assez ironique, considérant l’attrait bassate pour ce qui est sophistiqué. La terre du bas. Point. Le féminin dominant est venu plus tard. Ah, d’ailleurs, la langue bassate est par défaut au féminin et doit se décliner au neutre si par malheur il fallait parler des mâles.

Récemment pour un Appel à texte, j’ai entrepris d’écrire le récit d’une ancêtre de la Baslande et l’idée m’est venue de l’appeller Bāssa. Comme si avec elle, elle portait le nom d’une future nation issue de femmes qui avaient vécu des choses horribles. La semence de leur misandrie. J’aime bien.

En parlant des mâles

Oui, oui, il y en a. Éduqués comme bêtes de trait, ou eunuques comme serviteurs pour les plus chanceux. Il y a aussi les hommes du sakral, l’équivalent du harem, lieu sacré où les mâles reproducteurs ont la belle vie. Logé, nourri, mise en forme, camaraderie. Isolés du reste du monde, ces mâles sont éduqués dans l’art de l’amour : érection sur commande, poid de la performance à l’extrême sinon on pend par les couilles. Oui, les hommes l’ont facile au sakral. Tout est relatif.

Troisième volet: Un seul adversaire, soi-même

Deux personnages vont représenter le genre bassate pour le lecteur. Il y a d’abord Frakunzil, supérieure de sa caste, diplomate en Narse pour négocier les intérêts de la Baslande. Elle est tout ce qui a de contrit, coincé, rigide et froid chez son peuple. L’antagoniste qui ne déroge pas de ses principes.

À sa suite, il y a Førida, son assistante chez qui la vie en Narse va la pousser à se remettre en question. Elle osera nuancer ses constructions culturelles, ses a priori. Jusqu’à remettre en cause les intérêts de sa Baslande. Héroïne ou traitresse, tout dépend du vainqueur et de celui qui racontera l’histoire à la fin.

Quel genre d’antagoniste préférez-vous? Nuancé ou bien catégorisé dans un modèle clair? Doit-il être « méchant » ou simplement contraire au protagoniste? Je vous rejoins plus tard sur le 3e volet des antagonistes.

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De l’importance des jurons

Lorsque l’on crée un univers, certains termes doivent être inventés. La magie ouvre le bal à tout plein de fervente créativité, mais aussi les classes sociales, les métiers, les titres des gens. Tout ça est prédisposé au néologisme. Si une faune et une flore naissent dans ce monde, il faut aussi les nommer, la technologie n’est pas à ignorer non plus.

Parfois, on choisit de créer des mots venant d’une langue qui existe dans l’œuvre, elle aussi imaginée. Ça donne de la teneur à l’univers. Parfois, on pige dans la langue existante. Il arrive qu’il faille redéfinir certaines expressions qui n’auraient pas  de sens dans ce contexte fictif. Comme par example dire battre le fer lorsqu’il est chaud si la metallurgie n’existe pas, ou encore ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tuer si l’animal n’a jamais existé. Les univers imaginaires, aussi farfelus puissent-ils être, n’excluent en rien la vraisemblance (ce qui semble être vrai). Cette vraisemblance touche aussi les jurons.

Article complémentaire Les Dissidents, un premier contact

Il peut y avoir des simplicités du genre « nom de [insérez le nom d’un dieu de l’univers] », ce qui a le mérite d’être un genre familier et sans grand besoin d’explication anthropologique. Moi, je préfère lorsque l’on fouille un peu mieux dans les mentalités, qu’on creuse un peu les mœurs. Et surtout, qu’on trouve les vrais tabous. Parce que les jurons, ce sont les interdits.

À ce sujet, le vlog de Linguisticæ est riche en explications sur les interjections, je vous le conseille. Il classe les thèmes récurents du juron comme ceci: ce qui est en lien à l’hygiène, ce qui est sacré et ce qui est sexuel. Bref, ce qui est en lien avec les contraintes sociales. Moi, ça, ça me parle beaucoup et de trouver réellement une recherche chez un auteur, au lieu d’une piètre copie fade des jurons actuels — voire même politiquement correct (quel oximore!), ça me réjouit profondément. Parce que le juron est un vecteur culturel.

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Ces mots existent en toute culture. Ils ont leur raison d’être, malgré leur connotation excessivement interdite et je dirais même à cause de cela. Les jurons sont des soupapes. Les jurons permettent d’augmenter la tolérance à la pression, le stress, la douleur. Les Mythbusters en avait même fait un sujet d’analyse. S’exprimer, en terme général, permet d’évacuer la tension d’une émotion accaparente. User de mots à connotation sociale très inacceptable amplifie cet effet et donc soulage encore mieux. Plus le mot est dense en interdit, et plus ce qui doit être exprimé est intense, plus le juron apaisera. Il ne règle aucune question, mais il accompagne un retour au calme. Un juron n’est pas un signifiant/signifié comme les autres mots. Il n’est qu’une charge émotionelle.

Avec ces bagages, j’ai envisagé la nature des tabous de mon univers. Il y a deux grandes frustrations chez les Narsques: l’hiver et le respect des ancêtres. On peut vite comprendre comment l’hiver peut être source de tourment. À ce sujet, j’ai joué sur le mot névasse, qui est de la neige semi-fondue, celle qui mouille les vêtements lorsqu’il fait froid, celle qui salope tout dans les maisons, sur les routes. Je l’ai abrégé en vasse et j’ai ajouté de la saleté. Sale vasse! ou quelle vasse! s’entend souvent en Narbrocque et c’est l’équivalent de sale merde.

Pas que des jurons à inventer: Lexique

Les ancêtres, on leur doit respect et mémoire, mais parfois, leur vie d’antan indiffère au point de les envoyer promener parce que leur vécu, il a rien à voir avec la frustration du présent. Ce n’est pas un culte aux ancêtres comme on l’entend en Asie, par exemple, mais le respect des défunts existe dans le sens où les anciens, ils ont intégré la terre mère et sont donc omniprésents. Leur experience n’est pas à renier. Cependant, quand la goutte est de trop, boucherie de mes aïeux, ou enfoiré d’ancêtre peuvent surgir. Il y a une contraction, basé sur torieux qui vient de tort à dieu que j’ai copié. Torsaïeux ou forme plus brève torsaïl vient de tort aux aïeux.

Le language va plus loin que les simples mots aussi. Il ne faudrait pas oublier le gestuel. Outre reprendre le gentil doigt d’honneur classique, j’ai décidé d’inventer des gestes obcènes dont un en particulier représente bien un trait culturel d’un groupe. Dans les Dissidents, les Bassates, société misandre, aime bien mettre l’index et le majeur en l’air, bien droit, et prendre de l’autre main la paume ainsi dressée. Le geste signifie clairement à l’élu du message : «je te tiens par les couilles». Rien de moins.

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