J’ai écrit, il y a fort fort longtemps, une lettre. Elle n’est ni politiquement correcte, ni constructive, ni sans erreurs historiques. Elle est à vif. J’ai eu, à une période de ma vie, beaucoup de ressentiments sur la langue française, l’attitude des gens envers elle, l’ignorance surtout qui me procurait douleur et rage. C’est principalement mon insécurité linguistique qui a tenté de s’exprimer et ma tentative de reconstruire une assurance.

Ce billet n’est pas là pour tenter de définir la Francophonie. Ce n’est pas non plus un exemple d’attitude à prendre. Alors pourquoi publier cette lettre? En tant que pièce littéraire, elle transporte en elle la condition humaine et même si elle est glottophobe et raciste, c’est un peu aussi pour démontrer l’effet et le revers de ces blessures que l’on s’inflige.

Le jour où tu dis à un peuple qu’il parle mal,
c’est que tu l’invites poliment
à fermer sa gueule.

Francis Legault

Lettres ouvertes à Madame
France de l’Union-Européenne, dite Hexagone

XVIIe siècle

Mère ?

Vous devriez voir ce pays où grand-mère m’envoye. Il n’y a que des forests et le fleuve est si large, on ne voit pas toujours l’autre rive. Je seray bien céans, je croys. J’y ay trouvé un frère qui me fait découvrir son monde. Si vous pouviez goûter la liberté qu’il a. Je me suis fondu à luy, mon frère, mon amant. Je me suis perdu dans son univers. Vous verrez, il n’y a point que les fourrures pour vous ici.

Je sais, l’Anglois n’est guère loin. Les méchants Anglois. Ils se battent céans comme en Europe. Moy et mon frère, nous les massacrons pour vous. Nous gagnons, nous prenons du terrain, mais chaque foys que vous perdez sur le vieux continent, nous redonnons nos acquis aux Anglois. Les méchants Anglois. Ils pullulent sur un tout petit territoire, tout coincé. Envoyez-moy d’autres frères, ils ne pourront jamais sortir de leurs colonies.

Ah, mais vous voulez des fourrures ? Oui, la traite continue, mais j’ay besoin, ma mère, j’ay besoin de frères. Il faut tenir le territoire. Toute la vallée de l’Ohio, toute la prairie à l’ouest. Elle est à vous, mais j’ay besoin de renfort. Les fourrures ? Oui, mon frère l’Indien en trouve toujours. Il a tout un réseau déjà, des lacs et des rivières, du portage — quelle richesse ces forests, vous devriez voir. Mais il est plus faible qu’avant, la variole, le rhume. Le rhume le tue, c’est bête. Le rhume…

Les Anglois ont débarqué un matin. Ils disent que vous m’abandonnez. J’ay encore des fourrures et il y a plus, ma mère, tellement plus dans ce pays… Comment, la guerre vous épuisa ? Et moy donc ! Tout un territoire sauvage, seul, avec mon amant… Vous conservez la Martinique ? Et moy… moy ? Je portay pourtant fièrement votre nom. Ne fussé-je point votre étendard ?

Écrit en Nouvelle-France


nordicitcé forêt de conifères

XVIII-XIXe siècle

Ma mère,

Les méchants Anglois. Je l’ay vu dans leurs yeux. Ils voient en moy qu’un autre sauvage. Comme dans votre regard, mère, vous avez vu un ensauvagé sans or. Les Anglois ont voulu m’enfermer. Je l’ay vu… ils me prennent pour un sauvage, mais moy je suis digne de la France et ses lumières. J’ai commis un frat… J’ai point pensé, j’ai pas réfléchi. La panique, mère, la folie terrifiante de mourir. Foutu sauvage ! Sale, sans moral, sans langue ! Il me coule, il me coule ! Je suis Canadien François, moy, François, pas un sauvageon, que j’l’ay dit à l’Anglois ! Je suis civilisé ! Et puis le couteau a percé, je sais même plus, je vois que du rouge, la colère, l’abandon, mère, où êtes-vous ? Je suis trop jeune… j’ai froid… J’ai commis un fratric… J’ai peur et je crie ! La lame lui a ouvert les reins et je l’ai laissé pourrir sur le sol de sa naissance. Je suis pas un sale sauvage, moi, que j’ai dit à l’Anglais.

Nous l’avons décimé ensemble. De maladie et de guerre. Et d’ignorance.

Ma mère adoptive ne me comprend pas. Mon frère, mon amant, il a survécu. Une vraie loque. Il est pourchassé, abattu à vue. Et j’ai trop honte pour vouloir le voir. Mais cette mère étrangère ne me comprend pas. J’ai tué mon fr… Elle me laisse vivre sur les terres, mais pour être plus haut, pour reprendre place dans la belle société, il faut parler anglais. Moi, je ne vous abandonne pas, mère. Je sais à peine lire et écrire, mais je ne vous oublie pas. Vous reviendrez.

J’ai entendu dire à travers les branches que vous aviez coupé la tête de grand-mère. Comment auriez-vous pu apprendre à m’aimer avec une telle mère ? Et maintenant, pensez-vous à moi parfois ?

Ma mère anglaise m’a promis un gouvernement équitable. Mensonge. Elle se garde le pouvoir. J’ai osé m’unir aux Anglais d’ici, les Loyalistes, les Canadiens — ils m’ont volé mon nom. Avec les gens du peuple comme moi, avec eux, on a décrié les abus. Les Patriotes, qu’on nous nomme. La révolte, le sang, mais on a réussi. Une alliance sale avec l’Anglais. J’ai commis un fratricid… Les méchants Anglais. Je m’souviens moi, je l’ai vu dans leurs yeux. Mais notre gouvernement est responsable maintenant. Je lui ai lâché la main, parce que je me rappelle. J’ai tué mon frère… Je me souviens. J’en fais ma devise.

Ils veulent m’assimiler. Ils le disent, ils le clament. Les Anglais, les méchants Anglais veulent m’assassiner. « Parce que je serais digne d’être un sujet anglais, prétendent-ils. » Moi qui avais pris leur main. Je sais c’est quoi, je l’ai vu dans les yeux ivrognes de l’Irlandais, dans le regard abruti de l’Écossais. Ils l’ont dit, je m’en souviens, ils veulent m’assimiler.

p.s. Je n’entends plus jamais votre voix.

Écrit au Bas-Canada


 XIX-XXe siècle

M’man,

Les robes noires m’protègent. Y m’isolent, y m’préservent des méchants Anglais, des méchants protestants. Mais y savent pas plus que nous autres — les Irlandais — y savent pas quoi en penser d’eux autres. Des Anglais mais catholiques. Sont pas protestants, sont anglophones. On sait pas. Fait que l’Irlandais pis moé, on se tape su’ la gueule. Il aime la bagarre. Moé itou. J’ai tué… Mais lui. Lui y parle ça l’anglais. La langue du foreman, la langue du boss. Y est pas mon chum. Y est mon boss pis ça m’fait chier. Y vient de débarqué pis y a une meilleure job que moé.

On disait qu’e’était belle ma langue. Comme les grands hommes des lumières. Comme Grand-m’man. Et pis, et pis là, tu sais, j’ai que du français populaire d’l’ère industrielle. J’ai pas les mots modernes, j’invente, je patine, je m’débrouille comme j’peux. Des écoles de rangs, des collèges trop dispendieux — j’aime bin c’mot… pis toi, tu l’aimes-tu ? Tu aimes c’que j’invente ?

Faut prendre la froque noire pour s’instruire. Faut pas quitter les champs pour la récolte l’été, pis le bois se buche tout l’hiver. Du travail, du travail. Il faut tout construire. J’ai une langue de paysans, de bucherons parc’qu’la bourgeoisie pis la belle société est anglaise. On a des médecins d’campagne, t’sais, des notaires, des p’tits marchands, mais le reste, faut l’anglais. Les méchants Anglais. Jai tué mon f… Ils veulent m’assimiler, je m’souviens. Je l’grave sous mon drapeau. Je m’souviens.

Écrit en Québec


nordicitcé sapin dans la brume

Début XXe siècle

Maman,

On invente le téléphone, la radio. J’peux t’entendre à nouveau, m’man. Ta voix… a changé. Allô ? Allô ? Tu m’écoutes ? Tu t’moques de mes voyelles. Allô ? Pourquoi tu m’comprends pas ? J’ai mis ma langue française sous cloche. Je l’ai défendue, protégée, conservée. Pourquoi tu comprends pas ? Ma langue, mon lien international, la lingua franca des lumières ! Je l’ai aimé pour toi. Mais tu dérives vers l’est, moi vers l’ouest. Darwin et Galapagos disaient ça, eux autres, que ça évolue tout seul, c’est inévitable. Mon français a trouvé une route qui était pas la tienne. Une route de bois — tu devrais voir les forêts d’ici. J’ai commis un fratricide… Tu devrais voir la richesse de l’eau, des mines. En passant, on en a finalement de l’or, tu sais ? Loin, au nord — Même en m’immobilisant, tu t’éloignes encore de moi. La langue des bourgeois, tu dis, depuis la Révolution, l’éducation pour tous ? Allô, allô ? Tu m’entends ?

J’ai entendu qu’on t’avait violé au XXe siècle. L’occupation. La haine, la violence. Tu t’es mise à réfléchir à tes colonies. Te rapelles-tu de moi au moins ? Comment tu m’as laissé là, dans le froid, la neige, en panique. J’ai commis un f… J’avais peur, m’man. Tu changes, y parait. La guerre te transforme. Je suis encore un bâtard pour toi ? Juste un autre de tes enfants oubliés dans la traite des fourrures. Les criss de fourrures.

Oui criss. Tabarnak. Ça t’fait sourire hein, m’man ? On jure par où on a mal, par où c’est tabou, par quoi on est frustré. La grande noirceur des robes noires. L’obscurantisme. Z’ont tant voulu m’protéger, z’ont fait de moé un mouton pour du p’tit pain. Montre l’autre joue. Farme ta yeule. Je veux plus rien savoir des religions. Jamais. Z’ont trop abusé.

Ma gueule, je l’ai pas fermée. J’me suis ouvert la trappe et j’me suis émancipé. On l’appelle la Révolution tranquille. J’ai appris, m’man. J’ai pas de sang sur les mains cette fois. J’ai commis un… Peux-tu en dire autant ? En es-tu fière ? Sais-tu au moins de quoi j’parle ? J’me suis donné des outils. J’ai mis mes culottes pis j’lui ai dit à l’Anglais, lui le foreman dans sa factorie, le boss — le méchant anglais. J’lui ai dit, t’es obligé, à c’t’heure de m’parler dans ma langue.

J’ai bâti un pays. J’ai défriché une nation. Des barrages immenses sur nos eaux sauvages. J’ai noyé mon frère… Des jours et des jours de routes. Des ports, des aéroports. J’ai tout eu à faire. Il aurait dû mourir. Des universités, l’éducation gratuite, elles ont pas cent ans. On est à la première génération d’instruits à présent. Oh, je sais, c’est rien par rapport à tes multicentenaires de diplômés, mais un jour on aura notre Oxford. Un jour, on viendra à notre Harvard.

Écrit au Québec


 20e siècle

Mom,

Tu m’aimes-tu ? … Non, c’est pas deux pronoms personnels. C’est des homophones qui ont deux fonctions distinctes. C’est pas le propos, mom, j’te pose une question. … Non, c’est du langage familier, celui que j’prends quand j’ai la gorge nouée. J’ai tué m…M’entends-tu ? Au sens d’antan comme celui du présent. M’ENTENDS-TU ?

Quoi l’Indien ? Tu peux bien pointer du doigt. L’Indien, il est sale. J’ai commis un fractric… Il boit avec mes taxes, il chasse comme il veut sans quota, lui. J’ai tué mon frèr… Il s’laisse vivre, le fainéant. Il s’laisse nourrir par mon travail de p’tit pain. Il peut bien j’ai tué il peut bien j’ai commis porter ses plumes dans son cul, le sauvage ! J’ai commis un… Vos gueules ! VOS GUEULES ! T’ÉTAIS OÙ M’MAN ? QUAND TU M’AS LAISSÉ M’NOYER ?

J’AI COMMIS UN FRATRICIDE ! J’ai le sang de mon amant dans les veines, sur mes mains. Mon amour, ma liberté sauvage. Mon frère. Je lui ai cassé les jambes, lui ai poignardé les reins. Il s’est effondré. Il a pullulé. J’ai fait bien pire… il se relève et boite, il se relève, maladif de pus et d’infections, colère et haine, il se relève. Lui aussi se souvient. J’ai fait bien pire. Je lui ai brisé le cœur et les fissures ont fait s’éparpiller son âme. Je l’ai détraqué.

Il pourra jamais me pardonner. Jamais, j’ai tout gâché.

Et toi tu le prends en pitié maintenant. Tu regrettes ce que ton enfant sauvage lui a fait. Moi ? Moi, j’ai honte. Sais-tu encore ce que c’est… la honte ? Celle qui fait porter des œillères durant des siècles, celle qui rabaisse l’homme à terre, qui s’en dégoute, qui le renie. Celle qui veut pas voir sa faute. Au tournant du dernier siècle, tu vas vers lui.

Et tu m’ignores encore.

Écrit au Québec


nordicitcé fruits rouges

Fin 20e siècle

Lontaine mère,

Mes mots sont jamais bons avec toi, tu me consultes même pas. Mon expérience de l’Amérique, tu t’en fous. C’est pas assez chauvin. Action de grâce, recours collectif, fin de semaine, fun, une job, toboggan… tu les découvres des décennies après moi et tu fais à ta tête. Fallait pas faire des bâtards et leur refuser un droit à l’héritage. Depuis quand toboggan est une glissoire ? Tu as même pas demandé à l’Indien c’était quoi, tu sais, mon frère, celui que Grand-m’man pavanait devant le roi ?

Mes mots d’Amérique t’amusent. Pittoresques. Naïfs. Maladroits comme un chaton qui apprend la chasse. Tu en choisis deux, trois, les affubles de régionalismes. Région ? J’ai bâti un pays, mon dos brisé, les reins en bouillie. J’ai tué… Le souffle de mes vieux mourant trop jeunes. Région ? Fuck you dans tout l’joual que j’peux te cracher au visage ! La langue de mes gorges nouées, les mots de mes tripes trop vifs pour prendre forme. T’as peur de perdre ta dominance absolue sur la langue ? Je réussis à te faire peur ?

Quand j’aurai rapiécé toutes les fêlures que tu m’as fait, je jure, je m’affranchirai de toi. Je vais même commencer, là, à cracher sur ce Canada anglais, les méchants Anglais. À faire comme toi, tu m’as appris ça, je vais laisser tomber les francophones hors Québec, les acadiens, la franco-manitobains, les milions qui ont migré aux US. Chez l’diable ! Je vais me consolider sans vous autres, sans personne. J’ai besoin de m’sentir fort, capable, sûr de moi. Sans vous autres, sans vous AUTRES ! Je vous renie de mon identité ! Je veux me souverainer et me savoir entier.

Et tu fais venir des délégués chez moi.

Et tu vas vers lui, l’Indien. Il a beau te dire que c’est Amérindien, mais tu fais à ta tête. Tu vas vers lui, mais c’est avec moi qu’il doit se réconcilier. C’est moi qui dois demander pardon. Toi ? Toi, c’est envers moi que t’as une dette. Tu m’as abandonné. J’ai paniqué, j’ai perdu le nord. J’ai noyé le sauveteur. J’ai eu peur de ma mère adoptive. À raison, regarde ce qu’ils ont fait aux Amérindiens. Pas Indiens, hein. Des réserves, des pensionnats pour les assimiler. Les méchants Anglais.

C’EST PAS MA FAUTE. C’EST LES ANGLAIS, LES SQUAREHEADS. J’AI RIEN FAIT, J’AI JAMAIS RIEN FAIT ! MES MAINS SONT BLANCHES… J’ai commis un fratici… NON ! J’AI RIEN FAIT, J’SUIS INNOCENT ! C’EST LES AUTRES TOUT L’TEMPS !

Écrit au Québec


21e siècle

Ma chère vieille mère,

C’est l’anglais. Partout dans les réseaux sociaux, les #hashtags, les revues scientifiques. Dans ta bouche, maman, tout ce que j’ai renié depuis des siècles pour te garder encore un peu, sentir le résidu de ta chaleur. L’anglais. Le méchant anglais. Une lingua franca. Si tu savais à quel point je l’ai en travers la gorge.

Ils ont changé, disent-ils, les Anglais. Toi et moi aussi. J’ai honte de la blessure sur mon frère, mon amant, mon amour sauvage. Mais je suis fier à présent, son sang dans mes veines, j’en suis fier maintenant. Je le mérite pas encore, mais je baisse plus la tête. Peut-être que nos petits-enfants vont mieux s’entendre.

Mon petit-fils dit que ça va aller, tu sais, il connait la différence entre le français et l’anglais. Il peut être bilingue, moderne, connecté. Il a pas la blessure aussi vive. Aie confiance, qu’il me dit. Mais j’ai peur, que veux-tu. O.o Et il se souvient aussi. On est instruit depuis quatre générations maintenant. Et il est bon en anglais, bien meilleur que toi, tu sais ? 😉

Comment vont tes autres petits-enfants ? Il parait qu’ils sont curieux, ouverts au monde. Certains d’entre eux, du moins. D’autres ont encore peur de l’étranger, non ? Ici aussi. Oui. Ici aussi.

Mon petit-fils dit qu’il se fout de plus en plus de tes règles. J’en frissonne. Il dit qu’il peut faire les siennes, selon notre système. Notre réalité. J’ai jamais su m’émanciper de toi, mais lui, il te doit rien. Il aime tes histoires, ton drôle d’accent coincé. Mais il n’a pas de dette.

p.s. Tu devrais le voir, ce pays. Nos forêts, nos lacs, l’hiver. En touriste. 😀

#Qc


La Révolution française a donc bel et bien joué un rôle déterminant dans le déclassement du français québécois, mais on ne peut écarter les effets considérables de l’illétrisme de deux ou trois générations et ceux non moins importants de l’influence de l’anglais sur la langue des Canadiens français.

Extrait de Méchante langue: la légitimité linguistique
du français parlé au Québec, Chantal Bouchard, 2014

Merci d’avoir lu jusqu’à la fin, celui-là était long! Quels ont été vos réactions, vos ressentis? Est-ce que cette lettre vous a semblé déplacé? N’hésitez pas à partager, à commenter!

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