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Je suis amériquoise?

L’identité nationale, chez moi, est connotée politiquement. On est soit québécois et souverainiste, soit canadien et fédéraliste. On est blanc. On est francophone. L’identité québécoise ne me sied pas parce que même si je m’y retrouve en partie, je n’y retrouve pas tous ceux qui occupent ce territoire.

Vol d’identité

Les gens du continent de l’Asie sont asiatiques, ceux de l’Europe sont européens. Je ne suis pas américaine et pourtant je vis en Amérique. Je pourrais être canadienne, peut-être, ça dépend du prisme et de l’époque, et même là, ça exclut quasi toujours ma québécité. C’est apparemment un oxymore d’être canadienne et québécoise à la fois.

Dans les écrits de Jacques Cartier […] le mot Canadien fait référence aux autochtones. Par la suite, lorsque la colonie de la Nouvelle-France fut fondée, […] le mot Canadien fit référence aux premiers colons venus s’y installer, puis, au fil des ans, aux personnes nées au Canada. Ici, on fait une distinction entre les gens issus de France […] et les personnes nées au Canada. […] même à l’époque de la Nouvelle-France, on faisait une distinction sociale importante entre ces deux groupes.

[…]Les personnes qui s’y rattachaient, fières d’appartenir à cette grande nation [la France], n’étaient évidemment pas enclines à s’associer à ces gens de la colonie perçus comme rustres, à la limite «sauvages».

[Après la conquête anglaise] Le mot Canadien […] faisait toujours référence aux personnes nées au Canada, mais maintenant, c’est par opposition aux Britanniques qu’il est utilisé. Le mot parle des francophones catholiques, par opposition aux anglophones de confession protestante.

Anne-Marie Beaudoin-Bégin, La langue racontée: s’approprier l’histoire du français

On s’est dépouillé nous-mêmes de notre canadienneté. Si l’opposition canadien anglais et canadien français est venue plus tard, depuis la Révolution tranquille des années 60, le Canadien français ne représente plus guère que le francophone hors Québec. Canadien est le Canada anglais, le canadian, le vrai. Le Canadien n’était qu’un colon illettré sur une terre de misère (que pense-t-on vraiment des franco hors Québec alors?).

Au Salon du livre de l’Estrie 2017, j’écoutais l’auteure Andrée A. Michaud parler de l’américanité de notre identité. Je la paraphrase de mémoire; elle disait à peu près ceci: «nous sommes américains, nous vivons en Amérique avec une vision modelée par notre expérience de l’Amérique. Les gens des États-Unis sont des Étatsuniens. Ils ne sont pas les seuls dans l’Amérique.» Ces définitions sont une exactitude, mais l’usage, hélas, ne change pas du jour au lendemain, surtout si les Étatsuniens eux-mêmes n’y trouvent aucun inconvénient identitaire. C’est qu’ils rêvent toujours d’une Amérique unie. Mais moi, dans tout ça, je ne suis ni canadienne ni américaine, donc.

Un territoire, une langue, un peuple

La notion de nationalité a donc fleuri autour d’un territoire. Si la Nouvelle-France n’est plus le Canada, elle est devenue la province de Québec. Le terme québécois est né à la Révolution tranquille. Si techniquement n’importe quel individu qui vit sur ce territoire est québécois, soyons francs, cette identité ne vise que la vallée du Saint-Laurent, les blancs, les francophones, et pas tous, les vrais de souche qui l’ont défrichée.

Le mot Québécois a tenté de redéfinir un peuple, mais il ne l’a fait que partiellement. Il nous a coupés, et nous coupe encore, de plusieurs réalités qui nous habitent, et nous a dépossédés des mots pour les exprimer, et des concepts pour les sentir et les vivre. […] Je cherche à être fier, mais je ne sais pas où puiser cette fierté. Nous sommes tombés amoureux d’un pays qui n’existe pas, et maintenant que le coup de foudre est passé, il est très difficile de se réveiller. Parfois, même lorsqu’on est amoureux d’un certain passé, il faut le laisser là où il est. Parfois, il faut accepter qu’on n’était pas amoureux de la réalité.

Alexandre Soublière, La maison mère

Le mouvement souverainiste a adopté à tout rompre ce terme. Ce même mouvement qui vise à donner le «Québec aux Québécois» ne pense même pas (re)donner le reste du pays aux Autochtones et a abandonné sans le moindre scrupule les autres francophones du Canada. Ce sont là les deux raisons majeures par lesquelles ma naïve idéologie souverainiste s’est effritée. Ce Québec-là ne m’intéresse pas. Il ne parle pas de moi puisqu’il ne parle pas de tous ceux que je côtoie sur ce territoire et qui le forgent.

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Une seule identité complète et parfaite est évidemment impossible. L’être humain est multiple; la vie elle-même l’est. Les identités s’emboitent l’une dans l’autre, selon certaines priorités, certaines nécessitées. Je crois que, dans tous les discours que j’ai vus à ce sujet, celui de Jean Désy m’inspire le mieux; c’est l’identité la plus globalisante et la plus autonome.

Je suis d’Amérique, du nord-est d’une Amérique faite d’espaces encore vierges où des dizaines de milliers de kilomètres carrés ne sont occupés que par des geais gris, des renards roux et des loups blancs. Je suis d’une Amérique d’essence nordiciste, habitant d’un morceau de continent qui touche à l’Arctique. Pas surprenant que du fond de ma cabane située non loin des rives du fleuve Saint-Laurent, je cherche à me faire du feu huit mois par année.

Je suis d’une Amérique d’épinettes noires bien plus que de chênes ou de tilleuls. […] Je ne suis plus européen depuis des lustres. Je l’affirme et je veux continuer de l’affirmer: je ne veux plus rien devoir aux colonialismes de la vieille Europe ni de l’Europe moderne. […]

Je ne renie pas la France, ce pays-jardin situé de l’autre côté des Grands Bancs de Terre-Neuve. […] Mais ma langue actuelle n’est plus celle de la France. […] ma langue ne dépend plus de Voltaire, ni de Stendhal, ni de Victor Hugo. Ma langue n’a plus rien de misérable ou de joualisant. Ma langue est faite d’une nordicité tissée d’amérindianismes. Elle est d’un territoire situé entre les baies d’Hudson et d’Ungava et l’océan Atlantique. Ma langue est réinventée ces années-ci par des Louis Hamelin et des Rita Mestokosho.

Je suis d’une Amérique qui fut depuis des milliers d’années habitée par des gens qui m’ont appris l’art de marcher sur la neige, qui m’ont enseigné les manières de remonter les rivières en canot sans défaillir ni périr. Cela m’importe plus que l’histoire de France, plus même que la conquête britannique qui continue néanmoins de déterminer le cours de mon existence.[…] Je rêve d’une métisserie bien plus amériquoise que française. Quant à l’anglo-saxonie mondialisante, je me dis qu’avec les amours et les amis nous finirons bien par l’amadouer sans y sombrer tout à fait.

Jean Désy, L’esprit du Nord

Je me dis donc amériquoise d’abord, canadienne et québécoise dans la même chair, femme dans un corps de femme, mère et amante et écrivaine et poète sur la même page. Mon sang n’a d’origine que celui des autres. Je suis fille de survivants, de saints comme de salauds, d’orphelins comme d’héréditaires. Issus de haine et d’amour, de colère et de bravoure, nous sommes tous métis.

Photo à la une: Alain Audet

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2 thoughts on “Je suis amériquoise?

  • Bonjour, tout le monde sait que les Québéquois sont des Américains Alors pourquoi inventer ce mot (« Amériquoise ») ? Les Belges (francophones) sont des Européens: faut-il les désigner par un nouveau mot qui préciserait leur identité européenne ? Si l’on veut que les identités n’enferment pas, il vaut mieux au contraire en dire le moins possible…..En se qualifiant d’Amériquois, on s’interdit alors d’être aussi Européen, ou Asiatique, etc. Merci pour vos articles !

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