On présente souvent le Québec comme un peuple conquis, qui depuis sa révolution tranquille, se serait donner des outils pour redevenir maitre chez lui. Colonisateur lors du régime français, colonisé lors du régime anglais, le Québec moderne exprime parfois son sentiment de colère devant cette histoire. Et on le rabat souvent pour lui dire que vraiment, il n’y a pas de quoi s’en plaindre, bien des peuples ont vécu franchement pire. Et c’est vrai. Mais le cheminement du Québec ne se situe peut-être pas dans une vie de martyr fantasmée, mais plutôt dans l’opportunité que cette position lui offre.

À titre d’exemple

Je vais commencer par faire un parallèle bien simple: ma vie de maman. Il m’arrive d’être submergée par la tâche de prendre soin d’un jeune enfant, d’être épuisée, de vouloir disparaitre et fuir mes obligations. Il m’arrive même de lui crier après le temps de soupaper un peu. Et comme tout un chacun, je parle de mes expériences avec les autres parents. Cependant, on m’a déjà dit assez souvent: t’en as qu’un, moi j’en ai eu trois, quatre, douze, alouette! Et vient ce sentiment de ne pas être acceptée dans ma petite douleur d’être une maman avec des failles aussi. Cette comparaison avec l’expérience d’un autre me donne un sentiment d’être diminuée.

Autre réflexion sur l’identité: Je suis Amériquoise?

C’est ce qui se passe au Québec. Lorsque l’on parle de notre blessure d’avoir été abandonné par la France, d’avoir été la cible d’une assimilation de l’Angleterre, d’avoir perdu notre autonomie, d’avoir eu notre langue menacée, tout ce qui touche à l’identité, tout ça et se faire dire: c’est rien. Eh bien, ça éveille un sentiment d’être dévalorisé et de ne pas être compris ni écouté. Ça frustre et ça choque. Ceci étant posé, continuons la réflexion.

Quand on se compare, on se console

Relativisons. Mais bon point, comment fait-on pour relativiser notre situation lorsqu’on ne connait que notre douleur? Voici une publication d’Elisapie sur Facebook que j’ai vu passer récemment.

Je n’ai eu que des cours d’histoire générale datant du secondaire. On ne parlait pas de l’époque précolombienne, de l’Histoire de l’Amérique sans l’Europe, des traités et des alliances entre nations autochtones, ni des mouvements de population, ni des idéologies des premières nations. On ne mentionnait surtout pas les pensionnats ni la «loi sur les Indiens». Est-ce que ces enseignements ont changé? Les questions d’Elisapie sur Facebook sont cruciales et je retourne la question aux institutions qui planifient les cours d’Histoire du Canada et du Québec: enseignez-vous réellement l’Amérique autochtone à présent?

cartes géographiques histoire territoire
Photo: Andrew Neel

Pour relativiser notre blessure du peuple blanc francophone abandonné puis menacé d’assimilation, il faut connaitre celle des autres. Il est quand même étrange, ce mot «autre». Ce sont ces gens sur ce même territoire, qui ont vécu les mêmes événements sociohistoriques, mais avec d’autres conséquences. Ce sont ceux qui sont venus au fil des ans habiter ce territoire, venant de toute origine, et vivant ces tournants de l’Histoire. Les connaitre, c’est se mettre en relation et en relief. C’est mieux se voir aussi et, j’espère, se départir de ce voile semi-patriotique caucasio-franco-centriste qui empoisonne le filtre historique de nos cours élémentaires. Ce n’est pas l’Histoire qui est racontée par le vainqueur, mais la propagande.

Métisser des ponts

Nous avons besoin d’en parler, de cette blessure, même si elle n’est rien par rapport à celle des autres peuples. En parler, oui, mais non pas pour s’y complaire ou prouver notre martyre à qui que ce soit, mais plutôt pour mettre en lumière notre unique perspective sur la question de la colonisation. Je crois que cette position a une valeur essentielle à l’heure de la décolonisation. Nous pouvons comprendre le point de vue du colonisateur, mais surtout celui du colonisé. Nous sommes un pont tout préfabriqué, ironiquement par ce même mécanisme colonial, pour exactement cette question.

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Le sujet de cet article m’est venu lentement suite à une discussion dans laquelle j’étais peu active, mais à l’écoute. Une collègue écrivaine bretonne expliquait un peu sa réalité d’être métisse. J’ai retenu ces quelques lignes.

[Q]uand les gens apprennent que t’es métisse le premier truc qui est dit c’est toujours “ah, trop bien, tu peux prendre ce que tu veux des deux cultures” — sauf que, non. Tu te sens vite exclu, au contraire.

collègue autrice

Je me suis rendu compte que c’est un peu le sentiment du Québec dans cette Amérique. Ni de l’empire anglais qui règne partout, ni des Premières Nations, ni des esclaves — mais au passé esclavagiste — ni anglicisé comme les Irlandais ou les Écossais, ni persécuté pour sa foi ni victime de génocide, le Québec blanc francophone connait un peu de chacune de ces réalités. Nous sommes donc partout et nulle part. Nous sommes entre deux pôles que personne ne revendique.

Mur de berlin
Photo: Luis Diego Hernandez

Cette position est centrale, elle pourrait être si riche en intercompréhension au lieu de jouer les extrêmes du peuple conquis et victime, mais plutôt celui qui comprend les deux côtés de la médaille. Il est question ici de savoir faire des ponts. Mais bon, certains pensent encore que les murs, c’est mieux; qu’isoler est une façon de conserver. On divise avec des murs pour régner; on se conserve bien sous cloche de verre jusqu’à s’asphyxier.

Photo à la une: Matthias Oberholzer

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Une réflexion sur “Colonisateur colonisé, position unique pour faire des ponts

  1. Beaucoup, sinon beaucoup, de peuples (ou tribus, ou communautés, etc) colonisés par l’Occident, ont été colonisateurs, aux aussi, de leurs voisins, lointains ou pas (et déjà colonisés par leurs voisins bien avant leur rencontre avec les Européens). Bref: le phénomène de la colonisation est à intégrer (à mettre en perspective) avec celui des contacts humains, plus globalement (et historiquement parlant). Les militants qui aujourd’hui diabolisent la colonisation occidentale oublient cela, et (ce faisant) oublient que les peuples sont toujours le produit d’un contact (parfois brutal, dans l’histoire, et même encore aujourd’hui) qui donne des résultats novateurs et souvent géniaux. On peut critiquer le phénomène colonial dans sa nature coercitive et dominatrice, mais se focaliser sur cette seule nature négative laisse de côté les passerelles qui se sont établies entre les populations: il y donc un certain anti-colonialisme moderne (les « post-colonialistes », ou les « décolonialistes », ces anti-colonialistes de la dernière heure) qui ressemble beaucoup à un néo-colonialisme très méprisant à l’égard des populations modernes issues de ces contacts, de ces passerelles, de ces PONTS. Merci Marie pour avoir abordé ce sujet.

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