Entrevue avec Philippe-Aubert Côté

Dans le cadre des Entrevues d’écrivains, cette fois-ci, je vous propose l’auteur Philippe-Aubert Côté, du Québec.

Portrait d’auteur

  • Es-tu un auteur publié? Est-ce important pour toi? Est-ce une notoriété ou une reconnaissance?

J’ai été publié dans plusieurs revues (Solaris, Alibis, Zinc, Horrifique) et un collectif (Horrificorama, aux Six Brumes). J’ai trois romans aux Éditions Alire : Le Sommeil des arbres-machines et Un monde à l’éternité (constituant le diptyque du Jeu du Démiurge), et Le Sculpteur de vœux.

La publication est importante à mes yeux pour deux raisons : 1. le processus d’édition inhérent à la publication est l’occasion d’améliorer un texte; 2. elle permet de rejoindre un plus grand lectorat et d’assurer le volet « communication » de l’écriture.

Certains auteurs et auteures recherchent avant tout l’expression personnelle dans l’écriture : ils veulent juste parler. Mais je n’aime pas cette approche, qui me semble un peu égocentrique. J’envisage plutôt l’écriture comme un partage, une relation avec l’autre, une communication : on émet, mais on doit tenir compte de l’autre pour être compris. Et éventuellement échanger.

Le passage par une revue professionnelle ou une maison d’édition, qui aideront à rendre votre texte compréhensible, peut aider à atteindre ce but.

Quant à la notoriété et à la reconnaissance, ces notions ne figurent pas sur mon écran radar : il s’agit de phénomènes sur lesquels l’auteur ou l’auteure n’a guère de prise. La seule chose que je peux faire, c’est de me demander quoi raconter d’original, comment le raconter de façon adéquate, l’écrire et le réécrire pour avoir quelque chose de compréhensible à transmettre au lectorat, et le transmettre. Le reste appartient à la postérité.

  • Quel.s genre.s d’écrits fais-tu?

Actuellement, j’ai plus de nouvelles que de romans à mon actif, mais cela risque de changer. En effet, la nouvelle n’est pas un genre de texte qui m’interpelle ni comme auteur ni comme lecteur. Le roman me satisfait beaucoup plus : il a une grandeur, une résonance et une complétude que je ne retrouve pas dans la nouvelle en général – d’autant plus qu’au Québec on a inconsciemment, je trouve, des critères plutôt restrictifs pour la longueur et la structure des nouvelles.

Les nouvelles qu’on encourage ici m’apparaissent souvent encarcanées, limitées à une seule idée et à la règle des trois unités, alors que du côté américain on fait voler tout cela en éclat. Le roman est beaucoup plus riche, complet et satisfaisant.

Pour ce qui est des genres littéraires, j’ai surtout écrit de la science-fiction et de la fantasy, mais mes prochaines œuvres relèvent plus de l’horreur surnaturelle. Je me range à l’avis d’Harlan Ellison, qui affirmait qu’un bon auteur doit être capable d’embrasser plus d’un genre. Sans s’éparpiller, bien sûr : mes récits s’inscrivent tous dans les littératures dites « de l’imaginaire ».

Je ne suis pas intéressé par les récits réalistes comme le polar (mon unique incursion dans Alibis flirtait beaucoup avec le fantastique à travers les hallucinations du personnage principal). Et encore moins par l’ensemble des récits qu’on regroupe sous l’étiquette de « littérature générale » – concept en lequel je ne crois pas, mais c’est un autre débat!

  • Quel.s genre.s lis-tu?

Essentiellement ceux appartenant aux littératures de l’imaginaire : surtout de la science-fiction, du fantastique et de l’horreur surnaturelle. La fantasy d’inspiration médiévale m’attire moins, mais j’embarque plus facilement dans la fantasy urbaine façon Neil Gaiman, celle de China Miéville et la fantasy asiatique (j’adore tout ce qui se rapporte à la légende du Roi Singe).

Je lis aussi beaucoup de bandes dessinées et de mangas s’inscrivant dans ces genres – en plus des mangas (érotiques ou non) ayant pour thème l’homosexualité. Ce sont les genres que je priorise à la fois parce que je les préfère, mais aussi parce qu’en tant qu’auteur d’imaginaire, je dois me tenir au courant de leur évolution.

Les littératures de l’imaginaire sont très populaires, mais aussi très spécialisées, et c’est un piège dans lequel tombent beaucoup d’auteurs et d’auteures de littérature dite « générale » quand ils s’essaient à la science-fiction ou au fantastique. Je lève toujours les yeux au ciel quand je vois les médias encenser un auteur ou une auteure généraliste pour un roman fantastique ou de science-fiction qui n’est en fait que la énième répétition d’un cliché dépassé depuis les années 1930… (Non, je ne donnerai pas d’exemples!)

En dehors de l’imaginaire, je lis chaque été une pièce de Shakespeare, crayon en main (Shakespeare me parle, on s’entend bien), et pendant la journée du 12 août j’achète toujours une œuvre « autre » qui a traversé l’épreuve du temps. Pour 2021, mon choix s’est porté sur Monsieur Melville de Victor-Lévy Beaulieu. Moby Dick d’Herman Melville est d’ailleurs le roman « généraliste » qui m’a le plus marqué. Il y en a des échos dans Le Sommeil des arbres-machines, premier tome du Jeu du Démiurge.

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  • Où peut-on trouver tes publications? Laquelle nous suggères-tu pour te lire une première fois?

On peut trouver mes romans dans toutes les bonnes librairies ou directement auprès des Éditions Alire. On peut commander les numéros de Solaris, Alibis et Zinc par leurs sites Web respectifs.

Pour un premier contact avec mes univers, tout va dépendre des goûts des lecteurs. Si vous êtes plutôt nouvelle, je vous recommande chez Solaris les textes « Pour l’honneur d’un Nohaum », « Le fantôme dans le mécha » et « La carte ou la boussole ».

Si vous êtes très aventureux avec un cœur solide, la nouvelle « La nuit aux trois démons » dans le recueil Horrificorama pourrait vous intéresser (attention : horreur et érotisme graphique très explicite s’y mêlent).

Si vous êtes plutôt roman : les amateurs de fantasy à la Neil Gaiman, ceux de fantasy urbaine en général et ceux de mangas vont davantage apprécier Le Sculpteur de vœux. 

Les lecteurs de science-fiction qui aiment les odyssées planétaires et interplanétaires seront plus interpellés par les deux romans du Jeu du démiurge, lesquels ne comportent aucun être humain. Dépaysement garanti!

  • Quel est ton parcours d’auteur dans la chaine du livre?

Il n’a rien d’exceptionnel : découverte de la lecture, désir d’écrire, premiers essais, premiers essais plus sérieux, lectures sur comment écrire, briser la glace en soumettant des textes à des éditeurs et des revues, premiers refus. Persévérer.

Mon doctorat en bioéthique a été une période marquante sur le plan littéraire : non seulement ce parcours universitaire a alimenté ma créativité, mais c’est à cette époque que j’ai suivi un atelier d’écriture avec Élisabeth Vonarburg (en 2007 pour être exact). L’atelier a été un tournant, en m’apprenant à comment bien relire mes textes et comment mieux les cogiter. Il m’a fait démarrer une réflexion sérieuse sur mon écriture, que je poursuis encore aujourd’hui avec mes lectures.

Les premières publications professionnelles ont suivi cet atelier, surtout des nouvelles. Mais le roman m’intéressait plus, alors j’ai construit la saga du Jeu du Démiurge. J’ai soumis les deux tomes du Démiurge à Alire fin 2010, et j’ai reçu une réponse positive au premier trimestre 2013. Cette œuvre a finalement paru en 2015, sept ans après la publication de ma première nouvelle dans Solaris.

  • Comment a évolué ta méthode de travail? De l’écriture instinctive à celle plus planifiée, de l’écriture manuscrite à tapuscrite? Ce sont pour toi des méthodes contradictoires ou complémentaires, ou sont-elles plutôt une sorte d’axe sur lequel jouer?

Je suis né au siècle dernier. Mes premiers récits, je les ai tapés sur une vieille dactylo mécanique portable (allô les tendinites!) avec un ruban qu’il fallait rembobiner. Je suis ensuite passé à une dactylo électrique offerte par mes parents. Maintenant, je n’écris qu’à l’ordinateur, avec parfois l’impression d’être un pianiste fou qui attaque son clavier comme un dément!

Le côté manuscrit de l’écriture se retrouve uniquement dans mes notes préparatoires et les mind-mappings que je dessine pour construire mes histoires et planifier les intrigues. J’accomplis toujours un important travail de réflexion en amont du récit, parce que c’est à ce moment qu’il est le plus facile de l’orienter vers l’originalité.

Écrire au fil de l’inspiration est dangereux, car on risque de n’engendrer que des clichés, à moins d’avoir la capacité de tout refaire par après (un talent que peu d’auteurs et d’auteures ont, et encore, cela paraît souvent).

Mes plans ne sont toutefois pas rigides : ils ont assez de marge de manœuvre pour inclure des pistes d’écriture plus intéressantes qui apparaissent lors de la rédaction.

Aussi, je dessine souvent mes personnages et mes monstres, pour tester leur apparence, étoffer leurs descriptions, en empruntant des techniques propres aux bédéistes. On gagne toujours à aller voir ce qui se fait dans les autres arts et les autres cultures!

  • Offres-tu des services en lien avec l’écriture? Si oui, parles-en brièvement ici avec un lien pour te contacter.

Pour payer les factures courantes, je fais de la révision linguistique comme travailleur autonome, essentiellement sur des textes administratifs, universitaires et scientifiques. Cela me permet d’arranger des horaires compatibles avec l’écriture.

Services de révision linguistique

Au début, j’ai offert des services littéraires (lecture et commentaires de texte, coaching d’écriture, etc.), mais j’y ai définitivement renoncé. La majorité des gens qui m’ont contacté (sauf quelques exceptions) n’avaient ni l’humilité, ni la rigueur, ni le bagage nécessaire à l’écriture de l’imaginaire… et ne voulaient pas l’acquérir, ce qui était le nœud du problème.

Beaucoup se satisfaisaient de leurs premières idées – souvent des clichés dépassés – et ne voulaient pas travailler, convaincus de leur génie. Je crois que l’égo personnel est le principal boulet de plusieurs novices : que vous ayez des choses à apprendre pour écrire n’est pas un problème, mais que vous ne voulez pas les apprendre est un obstacle mortel.

Briser les égos est peut-être l’une des contributions fondamentales d’un atelier d’écriture! (Encore faut-il avoir un bon atelier d’écriture, autre débat!)

Ceci dit, n’oublions pas que même les auteures et auteurs chevronnés peuvent souffrir d’une enflure de leur égo et estimer qu’ils n’ont plus rien à apprendre – et cela paraît dans leur écriture!

Site web de Philippe-Aubert Côté

Perception du métier

  • Perçois-tu une différence entre ceux qui ne sont pas publiés et ceux qui le sont (si oui, comment)? Est-ce ainsi que l’on définit un écrivain?

Énormément de gens écrivent. Mais il y en a peu qui écrivent bien. Encore moins qui écrivent assez bien pour être édités. Et encore beaucoup moins qui écrivent des trucs vraiment géniaux.

Si vous voulez écrire et publier, voici les ingrédients dans mon livre de recettes : de l’imagination (ou une vision artistique), de la rigueur, de la discipline, de l’humilité, une capacité à se remettre en question en temps voulu, de la fiabilité (respectez vos échéances) et surtout de la persévérance. Un peu de talent, un soupçon de folie, une goutte de délire et une capacité à penser « en dehors de la boîte » peuvent beaucoup aider.

Photo: Hue12 photography

Un mot sur la persévérance : les auteurs et auteures qui réussissent ne se laissent pas décourager par les refus. Ils continuent d’avancer. Mais persévérer ne veut pas dire s’entêter, et je crois que malheureusement beaucoup de novices confondent les deux. Persévérer, c’est continuer à soumettre des textes, mais en intégrant les commentaires qu’on nous a faits, en essayant d’améliorer nos textes – et si l’on ne nous fait aucun commentaire, on pose des questions pour en obtenir.

S’entêter, c’est persister à envoyer le même genre de textes aux éditeurs (voire le même texte) sans progresser, en se disant que les éditeurs ne comprennent pas. Et si, finalement, aucun éditeur ne comprend et que l’auteur ou l’auteure se rabat sur l’autoédition, je doute qu’il ou elle se rende service.

  • Crois-tu que la vocation ou le métier d’écrivain a un certain prestige? Est-ce selon toi plutôt un métier ou une vocation?

Les meilleurs écrivains écrivent par vocation, par pour les prix. Ils ont besoin d’écrire, ou leur cerveau agence naturellement des histoires qui demandent à sortir. Dans mon cas, c’est un besoin fondamental – j’ai en partie tourné le dos à un emploi où l’on s’apprêtait à m’offrir une permanence avec salaire et avantages sociaux parce qu’il m’empêchait de me réaliser sur le plan de l’écriture.

Quant au prestige, je crois qu’il ne faut pas y penser – ce qui ne veut pas dire qu’il faille négliger la promotion de ses livres, parce que les faire connaître sert la fonction de communication dont je parlais plus haut. Seulement, le prestige dépend de la réponse du lectorat à vos écrits, et vous n’avez qu’un faible contrôle là-dessus.

Même les auteurs et auteures qui pensent à écrire en fonction des goûts du public peuvent se faire avoir, car leur lectorat peut soudainement se lasser et désirer autre chose… Le prestige, je n’y pense donc pas, mais je savoure chaque visite qu’un lecteur ou une lectrice me rend en salon, chaque petit message envoyé pour me dire comment l’un de mes textes a permis à une personne de voyager, ou d’envisager son existence autrement…

  • Comment définis-tu le syndrome de l’imposteur et le ressens-tu? Que fais-tu avec un tel sentiment?

Je ne crois pas au syndrome de l’imposteur en littérature et je ne comprends pas pourquoi on lui accorde tant d’importance. C’est un concept de psychologie réel, mais qui s’applique aux personnes qui ne se sentent pas à leur place dans un emploi et surcompensent par un excès de zèle – ce qui ne colle pas à la réalité des auteurs et auteures qui disent en souffrir.

Ceux-ci se plaignent plutôt d’avoir de la difficulté à écrire, d’être paralysés par leurs doutes. Or le syndrome de l’imposteur authentique est différent de l’excès de doute qui paralyse parfois les auteures et auteurs compétents (cette paralysie résulte plutôt de ce qu’on appelle « l’effet Dunning-Kruger » en psychologie).

Dans mon vécu personnel, je dirais que 90 % des gens que j’ai rencontrés et qui disaient souffrir du syndrome de l’imposteur étaient plutôt des procrastinateurs et des procrastinatrices qui fuyaient une vérité élémentaire : eux seuls et elles seules sont responsables de leur non-écriture. Le véritable ennemi, c’est la procrastination, et il y a plein de manières de la vaincre!

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  • Quel est selon toi le plus grand mythe concernant les écrivains?

Sans contredit le mythe de l’écrivain qui accouche de son œuvre au fil de l’inspiration, sans plan ni préparation, et qui produit spontanément une prose géniale. On retrouve cette image dans plusieurs récits et plusieurs films, qui montrent toujours l’écrivain en train de taper sur sa machine.

Rarement on le montre en train de cogiter son intrigue en amont et de démolir son premier jet pour en tirer quelque chose de mieux lors de la réécriture. Cette image pousse beaucoup de novices dans de mauvaises habitudes.

Et malheureusement, certains auteurs encensés se vantaient de ne pas réécrire – Victor Hugo, par exemple. Ce dernier a peut-être écrit des textes géniaux, mais il y a des passages de ses romans qui auraient bénéficié d’une sérieuse réécriture. Certaines scènes de Notre-Dame de Paris sont juste maladroites et indignes de leur auteur!

  • Comment perçois-tu toute l’animation autour des droits d’auteurs et du statut de ceux-ci?

Il y a beaucoup de choses à moderniser dans les lois concernant la création artistique. À commencer par arrêter de considérer les auteurs comme des artistes négligeables et distincts des autres.

  • Comment envisages-tu l’avenir de la chaine du livre?

Des changements radicaux me semblent nécessaires, mais comme je n’ai pas étudié en détail cette problématique, je préfère ne pas m’étendre sur le sujet.

Particularités d’auteur

  • Quel parfum a ta période étudiante?

L’étape majeure de mon cheminement étudiant a été mon doctorat en bioéthique à l’Université de Montréal, de 2006 à 2012. Cette période a l’odeur de cavernes aux trésors des sections science-fiction, anime et horreur de la défunte Boîte Noire, sur la rue Mont-Royal. J’y ai découvert tant de merveilles cinématographiques!

  • Quelles couleurs porte ton enfance?

Le bleu du ciel saguenéen dominant la verdure des arbres, et les multiples couleurs des plates-bandes bariolées de la maison familiale.

  • Quelle texture à ta relation avec tes proches?

Douce et chaude comme la fourrure musquée d’un loup arctique embaumant le talc.

  • Que goûte ton premier voyage?

Mon premier vrai voyage aux États-Unis, vers l’âge de 9 ans, ne m’a laissé aucun souvenir gustatif – le souvenir visuel des distributeurs automatiques de fast food dans les musées, par contre, argh!

Lors de mon premier voyage en Europe, toutefois, il y avait cette sorte de yogourt à la vanille qui n’était pas du yogourt, mais un fromage en crème, quelque chose qu’on ne trouve pas ici, et que l’hôtel mettait à notre disposition au déjeuner. Je crois avoir épuisé tous les pots sur le plateau pendant mon séjour… J’aimerais retrouver ce genre de produit au Québec!

  • Quelle est la musicalité, la prosodie du territoire de tes vacances?

Dans mon lieu de vacances idéal, on entendrait au large le doux flirt entre les voiliers et les paquebots. Dans la réalité, chaque nuit orageuse avec pluie crépitante et tonnerre, passée à écouter un film d’horreur toutes lumières fermées (ou à lire avec un film d’horreur en sourdine), constitue des vacances en soi. Peu importe le moment de l’année.

Photo à la une: Michal Czyz

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