Mois de boréale, à Narse

Ma sœur,

J’ai vu Narse pour la première fois à peut-être une demi-lieue de distance. J’étais sur la petite plaine en bord de mer, là où a eu lieu mes fiançailles, et je n’avais d’yeux d’abord que pour l’énorme plat vertigineux de la mer. Grise comme le ciel d’hiver la surplombant. C’est lors de notre approche vers Narse que celle-ci est apparue dans la grisaille violacée de l’après-midi, juste avant la pénombre du soir. Une cité emmurée, juchée sur une colline douce face à la haute marée.

L’atmosphère du ciel si basse, on sentait le fumet rassurant de tous ses foyers allumés. Narse porte l’épice sucrée du métrié — tu sais, le feuillu tardif de cette région — et à la fois le sel et le varech tout entier de la mer. L’hiver commence et déjà, on peut voir la neige enlacer chaque demeure. J’ai senti une grande cohésion commune ici, une entité.

On dit qu’il y a autant qu’un millier d’habitants! Cette cité me parait immense à m’y perdre. Les rues se croisent comme des racines, les yourtes de pierres et de bois sont disposées comme une semence lancée en l’air. Si organique, étrangère à Bord-Loppe avec ses compartiments carrés, bien cordés sous le roc. Il y a comme un éternel vent qui fait onduler les passerelles de la garde, étendues partout au-dessus des habitations. Je crois que la marée berce une éternelle laisse de mer dans cette cité où tout semble se mélanger.

On entend le port à toute heure. Le chant oscillant des goélands tout autant que celui des marchands qui encombrent le quai. Il y a un premier petit marché en bas, sur le port, là où les pêcheurs sur glace vendent leurs poissons d’hiver. Mais la criée se trouve dans les murs, avec des artisans, des tissandiers, couturiers, cordonniers, une criée comme partout ailleurs, mais si vaste! Je la crois proportionnelle à la cité. Narse est après tout une grande place commerciale qui en a fait un pilier économique dans la région, puis un centre politique.

La grande bibliothèque de Narse impressionne autant par son envergure que son architecture. Elle est coiffée d’un dôme où d’immenses fenêtres font pénétrer la lumière en toute saison pour le travail des copistes. Je n’ose encore y mettre pied. Je ne suis pas prête à rencontrer autant de livres, de parchemins et d’archives. Cette histoire que la bibliothèque conserve n’est pas encore la mienne. Il faudra du temps. Il me faudra du temps.

Je n’ai pas encore tout vu du choffre de Narse — ce bâtiment où le gouvernement siège sur la Narse et Corldame. Et bientôt Sanglefroy, il faudra bien se faire à l’idée. Le choffre est encore plus entrelacé que la cité. Des corridors partout en tout sens, des étages sans accès logique! Il n’y a que la salle commune qui fait sens, là où les étrangers et les voyageurs, les pauvres ou les simples passants s’attardent pour la croute et la couche. Cela me préoccupe de devoir apprivoiser un tel endroit avant de pouvoir bien faire mon travail de représentante et conseillère.

Narse me trouble. Je me suis sentie presque nauséeuse en ses rues. Ou était-ce l’angoisse de changer toute ma vie?

Ta sœur déracinée,

Merime à’Saël de Sanglefroy

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Mois de mourante, entre Sanglefroy et la Narse

Ma chère sœur,

J’aurais dû attendre le printemps. Non pas que la première rencontre avec l’homme que je vais épouser me perturbe, mais c’est la route qui est de plus en plus mauvaise. Les orignaux arrivent à peine à fendre les lames de neige. Fhélly a dû se résoudre à rester près de sa mère — et surtout sa sœur — dans le traineau. Mon petit garçon fait pitié, tu devrais le voir. Des rafales de neige retombent sur nous et les chaudes fourrures ont peine à nous isoler. Il faut parfois les renverser pour déneiger l’habitacle.

Il aime marcher avec la garde et poser des questions. Il ne m’interroge plus trop sur la raison de notre départ, comme s’il avait tout bonnement accepté. C’est Ilissia qui m’en veut, je crois. Je sens son regard, tu sais, celui qui juge sans avoir encore vécu? Celui de sa tante. Elle a vraiment ton regard et une part de toi me rassure si loin de chez moi. Enfin, mon ancien chez moi, comme tu sais.

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Le fleuve s’est glacé depuis trois jours. Nous le suivons depuis un peu avant Beschevet et même s’il est plus large ici, la glace s’est imposée. Bientôt, nous verrons des ponts de glace. Je n’en ai jamais vu d’aussi longs. Ça en est presque troublant. Il ne s’agit pas de traverser une rivière à gué! Les gens sont audacieux, lorsqu’on y pense, oser faire des sentiers d’une rive à l’autre sur de l’eau gelée.

Oui, j’aurais dû attendre le printemps. Je ne voulais pas le souci de retarder encore cette alliance, mais vois-tu, il me semble que j’aurais dû correspondre avec lui. Ne lève pas les yeux au ciel. Tu avais raison. J’aurais pu tenter d’établir un début de communication. Je m’approche d’un inconnu dans une cité si loin de ma contrée natale… Vais-je aimer la mer, tu crois ? Vais-je être capable de m’y faire?

Je n’ai qu’à observer Ilissia qui me scrute ou Fhélly et son sourire encore naïf. Je sais que je dois le faire. Protéger Sanglefroy, mais surtout, garder mes enfants loin de ces escalades de conflits. Je les sens si terribles. Ai-je fui? Dis-moi, ai-je simplement pris peur?

Ta grande sœur sur la route inconnue,
Merime à’Saël de Sanglefroy

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Photo à la une de Nathan Dumlao sur Unsplash