Des Bassates et des hommes

Elles sont maniérées, glaciales, sèches. Elles sont hiérarchisées, castratrices, misandres. Les Bassates offrent aussi des splendeurs architecturales, de grandes œuvres artistiques ou des technologies à faire envier le reste du monde connu. Elles sont les voisins du sud de Narbrocque et sujet du deuxième volet à propos des antagonistes. (Voir Chercher des Noises pour le premier volet).
Une Bassate en plein débat politique.
Sur le thème récurent du sexisme dans l’histoire des Dissidents, les Bassates se retrouvent à l’extrême opposé des Noises. Elles en sont leur miroir, une sorte de doppelgänger. Elles sont la manifestation du sexisme féminin, celui qui dénigre la masculanité, celui dont on parle peu. Je regrette quand même que la seule société franchement matriarcale que j’ai créé soit tout aussi excécrable que son antithèse, mais je voulais explorer ce à quoi une civilisation tout aussi débalancée pouvait ressembler à l’autre bout du balancier.
Et Baslande, ça vient d’où?
À part de porter les affixes lande et bas… bah je vois pas. J’ai dû rêver au mot, puis inventer un gentillé tout bête. Il n’y a pas de code secret ou de subtile recherche de profondeur étymologique là-dedans, ce qui est assez ironique, considérant l’attrait bassate pour ce qui est sophistiqué. La terre du bas. Point. Le féminin dominant est venu plus tard. Ah, d’ailleurs, la langue bassate est par défaut au féminin et doit se décliner au neutre si par malheur il fallait parler des mâles.
Récemment pour un Appel à texte, j’ai entrepris d’écrire le récit d’une ancêtre de la Baslande et l’idée m’est venue de l’appeller Bāssa. Comme si avec elle, elle portait le nom d’une future nation issue de femmes qui avaient vécu des choses horribles. La semence de leur misandrie. J’aime bien.
En parlant des mâles
Oui, oui, il y en a. Éduqués comme bêtes de trait, ou eunuques comme serviteurs pour les plus chanceux. Il y a aussi les hommes du sakral, l’équivalent du harem, lieu sacré où les mâles reproducteurs ont la belle vie. Logé, nourri, mise en forme, camaraderie. Isolés du reste du monde, ces mâles sont éduqués dans l’art de l’amour : érection sur commande, poid de la performance à l’extrême sinon on pend par les couilles. Oui, les hommes l’ont facile au sakral. Tout est relatif.
Concrètement, en chair ça donne quoi?
Deux personnages vont représenter le genre bassate pour le lecteur. Il y a d’abord Frakunzil, supérieure de sa caste, diplomate en Narse pour négocier les intérêts de la Baslande. Elle est tout ce qui a de contrit, coincé, rigide et froid chez son peuple. L’antagoniste qui ne déroge pas de ses principes.
À sa suite, il y a Førida, son assistante chez qui la vie en Narse va la pousser à se remettre en question. Elle osera nuancer ses constructions culturelles, ses a priori. Jusqu’à remettre en cause les intérêts de sa Baslande. Héroïne ou traitresse, tout dépend du vainqueur et de celui qui racontera l’histoire à la fin.
Quel genre d’antagoniste préférez-vous? Nuancé ou bien catégorisé dans un modèle clair? Doit-il être « méchant » ou simplement contraire au protagoniste? Je vous rejoins plus tard sur le 3e volet des antagonistes.

De l’importance des jurons

Lorsque l’on crée un univers, certains termes doivent être inventés. La magie ouvre le bal à tout plein de fervente créativité, mais aussi les classes sociales, les métiers, les titres des gens. Tout ça est prédisposé au néologisme. Si une faune et une flore naissent dans ce monde, il faut aussi les nommer, la technologie n’est pas à ignorer non plus.
Parfois, on choisit de créer des mots venant d’une langue qui existe dans l’œuvre, elle aussi imaginée. Ça donne de la teneur à l’univers. Parfois, on pige dans la langue existante. Il arrive qu’il faille redéfinir certaines expressions qui n’auraient pas  de sens dans ce contexte fictif. Comme par example dire battre le fer lorsqu’il est chaud si la metallurgie n’existe pas, ou encore ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tuer si l’animal n’a jamais existé. Les univers imaginaires, aussi farfelus puissent-ils être, n’excluent en rien la vraisemblance (ce qui semble être vrai). Cette vraisemblance touche aussi les jurons.
Il peut y avoir des simplicités du genre « nom de [insérez le nom d’un dieu de l’univers] », ce qui a le mérite d’être un genre familier et sans grand besoin d’explication anthropologique. Moi, je préfère lorsque l’on fouille un peu mieux dans les mentalités, qu’on creuse un peu les mœurs. Et surtout, qu’on trouve les vrais tabous. Parce que les jurons, ce sont les interdits.
À ce sujet, le vlog de Linguisticæ est riche en explications sur les interjections, je vous le conseille. Il classe les thèmes récurents du juron comme ceci: ce qui est en lien à l’hygiène, ce qui est sacré et ce qui est sexuel. Bref, ce qui est en lien avec les contraintes sociales. Moi, ça, ça me parle beaucoup et de trouver réellement une recherche chez un auteur, au lieu d’une piètre copie fade des jurons actuels — voire même politiquement correct (quel oximore!), ça me réjouit profondément. Parce que le juron est un vecteur culturel.

Ces mots existent en toute culture. Ils ont leur raison d’être, malgré leur connotation excessivement interdite et je dirais même à cause de cela. Les jurons sont des soupapes. Les jurons permettent d’augmenter la tolérance à la pression, le stress, la douleur. Les Mythbusters en avait même fait un sujet d’analyse. S’exprimer, en terme général, permet d’évacuer la tension d’une émotion accaparente. User de mots à connotation sociale très inacceptable amplifie cet effet et donc soulage encore mieux. Plus le mot est dense en interdit, et plus ce qui doit être exprimé est intense, plus le juron apaisera. Il ne règle aucune question, mais il accompagne un retour au calme. Un juron n’est pas un signifiant/signifié comme les autres mots. Il n’est qu’une charge émotionelle.

geste obscène bassate

 

Avec ces bagages, j’ai envisagé la nature des tabous de mon univers. Il y a deux grandes frustrations chez les Narsques: l’hiver et le respect des ancêtres. On peut vite comprendre comment l’hiver peut être source de tourment. À ce sujet, j’ai joué sur le mot névasse, qui est de la neige semi-fondue, celle qui mouille les vêtements lorsqu’il fait froid, celle qui salope tout dans les maisons, sur les routes. Je l’ai abrégé en vasse et j’ai ajouté de la saleté. Sale vasse! ou quelle vasse! s’entend souvent en Narbrocque et c’est l’équivalent de sale merde.

Les ancêtres, on leur doit respect et mémoire, mais parfois, leur vie d’antan indiffère au point de les envoyer promener parce que leur vécu, il a rien à voir avec la frustration du présent. Ce n’est pas un culte aux ancêtres comme on l’entend en Asie, par exemple, mais le respect des défunts existe dans le sens où les anciens, ils ont intégré la terre mère et sont donc omniprésents. Leur experience n’est pas à renier. Cependant, quand la goutte est de trop, boucherie de mes aïeux, ou enfoiré d’ancêtre peuvent surgir. Il y a une contraction, basé sur torieux qui vient de tort à dieu que j’ai copié. Torsaïeux ou forme plus brève torsaïl vient de tort aux aïeux.

Le language va plus loin que les simples mots aussi. Il ne faudrait pas oublier le gestuel. Outre reprendre le gentil doigt d’honneur classique, j’ai décidé d’inventer des gestes obcènes dont un en particulier représente bien un trait culturel d’un groupe. Dans les Dissidents, les Bassates, société misandre, aime bien mettre l’index et le majeur en l’air, bien droit, et prendre de l’autre main la paume ainsi dressée. Le geste signifie clairement à l’élu du message : «je te tiens par les couilles». Rien de moins.

Vous connaissez des auteurs qui étaient savoureux dans leurs efforts de créer des insultes? Vous avez vous-même fait du remue-méninge à ce sujet? Quelles sont vos perles?

Chercher des Noises

Ils sont malengueulés, vulgaires, grossiers. Ils sont claniques, phallocrates, misogynes. Et pourtant leur parole jurée vaut mille promesses et ils peuvent se dévouer complètement, totalement, à une cause. Les Noises, voisins du nord de Narbrocque, sont le sujet de ce premier volet sur les antagonistes.
Vitenni, un Noise qui, malgré les préjugés contre son peuple,
fait preuve d’ouverture et veut négocier honnêtement.
Ils ne sont qu’une moitié du problème. Mes antagonistes, dans les Dissidents, se trouvent sur un axe d’un des thèmes principaux: le sexisme. J’ai développé deux points de vue opposés sur la question, deux extrêmes pour en faire le miroir l’un de l’autre, en fait. On pourrait penser que mes Noises sont typiques des méchants de Fantasy; société paternaliste, écrasant les faibles et les femmes, guerroyant pour des… noises. J’avoue les avoir faits grossièrement dans ce style au début, mais comme bien des idées qui mûrissent, ils se sont sophistiqués — même si ceci demeure un oxymore, en ce qui les concerne.
Pourquoi le mot «Noise»?
À l’origine, ce mot signifiait «bruit, tapage» (oui comme en anglais, étrange non? XD ) Et cette expression de «chercher des noises»… J’ai trouvé que tout ça leur ressemblait. Des hommes bruyants, arrogants, imposants, autant représentatif de leur énergie que de leur caractère. Oui, ils sont classiques en leur genre et si normalement de tels «méchants» m’auraient énervée par leur forme clichée à vomir, il faut les prendre dans leur contexte. C’est que leur parfait opposé existe aussi et Narbrocque se retrouve entre les deux. Les Bassates, les autres antagonistes du roman, seront discutés dans le prochain volet sur le sujet.
Nuances, nuances
Les Noises sont un des extrêmes sexistes de l’axe thématique et ce simple détail culturel me permet de créer des frictions, voire carrément des incendies, avec les autres groupes de mon univers. Et s’ils se montrent rustres, ils ont aussi leur qualité. Oui, parce que des méchants juste méchants, c’est creux. Les Noises, une fois accrochés à une cause, peuvent tout faire pour sauver la veuve et l’orphelin (même si cet orphelin et cette veuve sont les résultats de leur système de valeur, oh douce ironie). Il y a, chez eux, la dignité extrême de tenir parole. La promesse noise est à prendre au sérieux; le déshonneur et l’ostracisme guettent celui qui parjure ce serment.
Dans le cour de l’histoire des Dissidents, deux Noises seront mis de l’avant. Rulem, chef des rebelles Les Pattes Blanches, et Vitenni (voir image), diplomate œuvrant à Narse. Rulem (alors là, on entend soit roulèm, roulam, roul’m, dur à dire à l’oreille d’un Narsque) n’apparait qu’au deuxième tome et est d’abord présenté comme un féroce guerrier, à un moment charnière d’un conflit opposant Narsques et Noises. Il permettra à l’offensive narsque de prendre le dessus parce que l’homme de guerre qu’il est voit très bien l’abus de pouvoir de son gouvernement sur son peuple et saisit aussi en ses voisins l’occasion de les joindre à sa rébellion. Il veut et réussira à faire tomber l’ancien régime pour prendre lui-même la tête et ainsi passer d’allié à opposant de Narbrocque. Doux-amer.
Le jeune Vitenni, lui, est plein d’idéaux. Il croit sincèrement qu’une alliance avec Narbrocque règlerait les problèmes du monde, surtout si ce monde exclut les Bassates, adversaires séculaires. Il travaille à vendre sa Noise chérie, même aux femmes qui occupent le conseil de Narse, même à une souveraine. Il accepte comme il peut la position laxiste des Narsques sur les questions de rôles des sexes ou l’importance des «faibles» dans leur société. Il ne comprend pas tout, mais il essaie, oh il essaie. L’arrogance noise n’est jamais loin et le choc culturel ébranle même ceux qui s’y refusent. Vitenni, qui vieillira comme tout un chacun, portera l’espoir que Rulem lui inspire. Et qui sera sa déconfiture.
À quoi ressemble votre réflexion sur vos antagonistes, les adversaires de vos personnages? Y a-t-il plusieurs niveaux de contraires? Usez-vous de classiques, osez-vous jouer avec les attentes? Un merci très spécial à Feunart pour m’avoir donné l’idée de ce sujet.

Un Roussard qui change toute la fin d’une histoire

Dernièrement, j’ai finalement compris Miliac. J’écris les Dissidents depuis 2012 et ce personnage vient tout juste de réellement connecter avec moi. Qu’est-ce qui a fait le pont? Une lecture…

J’ai voulu en faire un voyageur, celui qui cherche l’autre et qui s’en intrigue. Un curieux du genre humain, mais du type de ceux qui prennent contact avec les gens et qui s’en nourrissent. Complètement hors de moi. Je suis introvertie, lui pas. Je n’arrivais juste pas à le cerner. Il me posait des questions alors que c’était à moi de le connaitre. Il m’a semblé longtemps un éternel errant dans mon roman. 
Miliac à’Jayen de la Narse
J’avais bien capté quelques traits de sa personnalité. Dès sa naissance, il s’est senti de trop, cherchant à aider les autres à trouver leur place dans leur vie, sans savoir comment trouver la sienne. Il est angoissé d’un rien, il change d’humeur au quart de tour, le plus souvent du monde bienveillant envers les autres, même s’il s’emporte et se repose le temps de sourciller. Je le trouvais fade et trop « parfait », ou alors j’étais incapable de voir sa force et son combat dans l’histoire.

Puis une lecture. Euh non. [scratch that last]. Un Ted Talk avant une lecture portant sur la défiance politique. Miliac a tout de suite trépidé en moi, il me pointait du doigt cette conférence en disant : c’est à ça que j’aspire! Tout juste après, dans l’heure, j’achetais le livre de Gene Sharp: From Dictatorship to Democracy: A Conceptual Framework for Liberation. Et tout au long de la lecture, je voyais Miliac prendre des notes. Alors je m’suis dit, moi aussi, tient. Ma copie est maintenant surlignée d’orange fluo avec en souvenir mes heures d’étude du temps où je faisais des recherches à l’université. Que de nostalgie. 😔 Entre les derniers pleurs du jour de mon garçon épuisé et mes courtes soirées devenues trop rares, je sentais mon cerveau entrer en ébulition enfin!

La défiance politique est cette arme fascinante d’une population asservie qui reprend le contrôle — et ce sans violence — d’un système oppressant pour le détruire et instaurer un nouveau régime démocratique. J’ai eu le vertige. Miliac voulait tenter sa chance avec cette technique. Il disait que tout l’apprentissage de sa vie l’y menait. C’est là que je l’ai compris. Et que j’ai aussitôt vu la fin de ma saga complètement se transformer. D’où le vertige. Mais je ne peux revenir en arrière, Miliac et moi on a cette nouvelle connexion qui me mènera loin.
Du petit garçon qui se sentait de trop, voilà que je découvrais l’homme qui allait changer la destination de tout un peuple. Il a trouvé sa place dans l’histoire. Et l’a chamboulé, le vilain.
Pour ceux qui écrivent, vous arrive-t-il de devoir refaire au complet votre plan? Avez-vous eu des personnages durs à cerner, mais qui au final portait une clé essentielle à votre histoire? De quelle façon ça s’est manifesté? Et ceux qui lisent, quelle histoire vous a amené ailleurs sur la compréhension d’un personnage?

Prendre rendez-vous avec son personnage

La première idée que j’ai eu envie de suivre sur mon roman était une histoire d’amour, ce qui m’étonne de moi-même puisqu’en général, je n’écrivais pas ce genre d’histoire. J’avais cette question en tête : si, après avoir connu et perdu le grand amour de sa vie, on le rencontre à nouveau, qu’est-ce qui peut arriver? Peut-on le croire, le craindre, le nier ou le vivre pleinement tout simplement? Ce déroulement est tombé sur mon personnage de Merime, femme hermétique  oui plus que moi  qui à un point de l’écriture refusait carrément de me répondre.
Alors, en toute auteure que je suis, épier son quotidien ou lire le malstrom de ses pensées ne suffisait plus. La piéger l’aurait antagonisée davantage. Il me restait donc la bonne foi : j’ai pris rendez-vous. Je ne pensais pas la rencontrer à toutes ses époques…
*

Rencontre avec un personnage fuyant

J’ai accepté cette rencontre dans un lieu neutre. Pas dans son étude où elle peut diverger vers ses archives, ni chez elle où la besogne l’attend. Pas chez moi. Non, pas chez moi. Le décor contemporain la distrairait trop. Juste penser à la magie d’une ampoule électrique… J’ai donc choisi cette roche-là, lissée par les glaces et chauffée au soleil. Elle aura les pieds dans le sable de son bercail d’adoption.

Les moustiques assoiffés sont raflés par les bourrasques et sur ma gauche, à la limite de ma vision, je vois le feu de sa chevelure. Merime est jeune, comme au début de l’histoire et tellement sur ses gardes. Le dos roide, l’œil alerte à la moindre attaque. Elle sait trop ce que je cherche. « Merime, il va falloir m’en parler bientôt. J’ai une réécriture à faire. » Elle ne bronche pas. L’absence de politesse ne la choque pas, elle préfère, même, ce début sans détour.
Elle inspire sèchement et seul un doigt se tend. « Il fait partie du temps d’avant et n’a rien à voir avec ton histoire. » Son accent roulé aux vocables ronds me fait sourire. Est-ce celui de ma grand-mère ? Il y a si longtemps, je ne sais pas… Son argument est vieux. « Il t’affecte encore et déteint sur toute ta vie.
   — Il m’a affectée longtemps, c’est vrai. » Sa voix est soudainement décontractée et son visage usé, des mèches blanches marbrent sa chevelure plus sobre. Elle est plus âgée que moi, peut-être de cinq années, elle glisse sur le temps sans jamais me répondre. La même fuite. « Il a pas d’importance.
   — Tu m’as déjà dit ça. C’est tout ce que tu m’dis, toujours. Alors pourquoi lui avoir laisser plus de place qu’il ne devait ? C’est le père de tes deux ainés, tu le vois dans les yeux de Fhélly, toute ta vie, tu le vois. Il n’est pas rien pour avoir fait de toi un mur. » Elle se cabre et la jeune femme renfermée se redessine. Ses traits sont plus tendus que la femme âgée.
Je n’ai pas le doigté de Miliac. Elle n’a surtout pas la même attente envers son auteure qu’envers son dernier mari. Je souris, amusée, puisque je sais exactement son ressenti pour lui. Je la vois déglutir de désapprobation puis regarder la mer fusionner un ciel sur terre. Le temps passe sur elle comme tant de sel. Merime mûrit encore un peu, mais moins que tantôt. Fin trentaine, épuisée, hagarde et je sais ce qui mine son tourment. Je voudrais lui dire que tout passe, tout se replace. Ce moment dans sa vie l’a rend plus ouverte, facile à percer. Je la laisse s’effriter devant moi.
« Il n’avait rien de particulier, tu sais, quand j’y repense. Un gentil garçon, rêveur ambitieux, mais sans fortes vagues. Si facile à oublier… » Un regret se larme au bord de son œil. « Si facile… Trois années à m’accrocher à lui et puis, tout juste quelques mois avec un nouvel homme… il s’effaçait. Je me suis enragée. Contre moâ-même. J’lui avais tant juré l’incroyable force de mon amour. Que valait mon sentiment ? Que valait aussi ce nouvel attachement ? » Merime couve un rire soudain dans sa gorge et puis la brise maritime use sa peau un peu plus, fait givrer ses mèches auburn. Toute sa tignasse de feu se ternit jusqu’à la blancheur.
Je la rencontre en vieillesse. Veuve à nouveau. Les mains tordues par les nœuds du temps. Il demeure dans son regard absent le noir abyssal de ses iris. L’œil ne change jamais. Je sais sa mémoire défaillante, mais elle semble me visiter à un moment lucide. « J’ai jamais su faire confiance à mes ressentis. Oh à présent, je les cueille tous comme ils sont, mais autrefoâs, ça m’faisait biaucoup peur. Parce qu’on n’a pas contrôle, tu voâs ? On fait ce qu’on croit du monde. On est tous ainsi maladroâts. » La vieille dame sourit puis le temps de cligner des paupières, elle s’ébahit devant la mer nouvelle. Une enfant, un tout premier regard naïf sur les flots. Je la vois alors s’égarer dans sa sénilité.
Et elle reprend ses couleurs comme un feu à l’écorce. Ses lèvres se regorgent de chaleur, ses cheveux s’enflamment. L’œil noir, fixé sur moi. Elle a la fin vingtaine. « Je veux pas perdre la capacité de ressentir autant. Je ne veux pas le perdre, lui, celui qui m’a montré que j’étais possible. De chair, de passion, de sang.
   — C’que tu vas revivre avec ton nouveau mari, que je lui souligne. Qu’est-ce que tu m’racontes ?
   — Mili ? Mili lui, il m’a fait peur. Dès nos débuts, précise la trentenaire. J’ai pressenti la même mutilation de l’âme. Mais surtout, surtout si j’ai eu autant de souffrance pour un homme tout compte fait assez… futile, Miliac m’annonçait bien pire comme écharnage. Alors j’ai mis mon défunt mari entre nous pour jamais oublier. M’accrocher à lui me faisait croire que j’étais vivante.
   — J’étais sotte, quelle perte de temps, termine la femme grisonnante. » Merime se lève et marche sur la rive. Les empreintes dans le sable se changent à celles d’une enfant.

*

Avez-vous déjà donné rendez-vous à un de vos personnages? Est-il seulement venu? Est-ce que certains s’invitent sans même se préoccuper de vos obligations quotidiennes?

Réécrire, c’est pas chômer, et c’est pas payant non plus.

Sur YouTube, je suis avec plaisir la jeune auteure américaine Jenna Moreci et dans l’un de ses vlogs, elle décrit ce qu’elle appelle des overwriters et des underwriters. Bbbbbbbref, en d’autres mots, ceux qui tapuscrisent énormément trop lors d’un premier jet et ceux que… non. 
Je suis clairement de celles qui écrivent peu. Mes révisions consistent à ajouter de la chair à mon premier jet, mais contrairement à ce que Jenna suggère, il ne s’agit pas d’ajouter du contenu. Non. Juste de la chair, des détails, des ressentis et tant tellement que je m’emporte et me perds. On m’a dit du premier jet de mon prologue qu’il était froid et chirurgical. On m’a ensuite dit du deuxième jet qu’il était dense, alambiqué, excessivement (comprendre surdosage) poétique. Ce deuxième jet, vous pouvez le lire sur mon site (je dis ça en passant, hein, par pur z’hasard). Alors un écrivain écrit, c’est sa job (même pas payé) et j’ai grand espoir que mon troisième jet sera le bon avant « d’enfin » penser pouvoir passer à l’étape de la correction (s’ensuit une série de vomissements). 
Je connais des écrivains qui font des dizaines de jet, mais rapidement. J’en connais d’autres qui en font peu, mais lentement. Le résultat est le même: retravailler le texte. Mon premier jet est une sorte de plan à suivre et la vraie écriture est au second. Il ne s’agit pas d’éditer ce qui est écrit, mais bien de réécrire. Ouvrir une page blanche et suivre le plan. J’aime relire un paragraphe et reformuler son ensemble, le point de vue, l’approche, le ton, etc. Parfois je garde une phrase mot pour mot, parfois je fais le deuil d’une belle formulation qui ne trouve plus sa place au repassage. Réécrire, c’est jeter un immeuble au sol et repartir sur les fondations, le squelette, la charpente du texte.
Je suis une underwriter et voici un exemple concret d’une réécriture pour moi. (Notez que le deuxième jet n’est pas final et qu’il va surement encore changé quand j’aurai pris du recul… encore.)
« Le Roussard marche devant Merime dans la neige fraiche, ses pas s’enfoncent jusqu’aux genoux. La cité est muette, le vent, mort. Seul le bruit de leurs pas empêche le silence de s’incruster dans l’oreille et forcer le battement du cœur à s’intensifier. Ilissia dort sur son épaule, confiante, déposée là par son grand-père Saël. Merime garde un œil sévère sur l’inconnu et sa fille, tient Fhélly tout contre elle, son garçon plus lourd au fil des mois. Les rues étroites forment une courbe blanche au sol. Les murs des chaumières sont camouflés sous la neige collante. Merime, le corps fatigué, comme des milliers d’épines accrochées au temps. » 
Je le trouve plutôt scénaristique, comme un script à mettre en son et images afin d’en tirer un feeling. On est loin des personnages malgré quelques touches poétiques et un portrait du décor assez clair. En réécrivant, j’ai presque senti un paragraphe à exprimer par chaque phrase. Ce qui donne pour l’instant ceci:
« La nuit s’est déchargée de son ciel lourd, elle laisse Narse sous un édredon épais qui feutre le moindre bruit. La mer s’est tue derrière les murailles, le vent est tombé au point mort, anormalement absent si près des rives. Les raquettes de babiche absorbent le poids de Miliac et l’empêchent de couler dans la neige jusqu’aux genoux. Le Roussard marche dans les rues sinueuses de sa cité natale, suivi de sa nouvelle compagne et d’enfants endormis sur leurs épaules. Seul le bruit de leurs pas empêche le silence de s’incruster dans l’oreille et forcer le battement du cœur à s’intensifier. Ce mutisme de la nature lui renvoie un malaise, un vide trop jeune pour arriver à le remplir. Miliac se surprend à racler sa gorge pour obliger le bruit à renaitre, pour forcer la densité de la nuit à entrer dans la vie.
La femme de Sanglefroy le suit des yeux sans sourciller. Il tient sa petite Ilissia dans ses bras, posée là par Saël lui-même, le grand-père désireux de montrer sa confiance en lui. Mais Merime ne quitte pas le Roussard du regard. Elle porte Fhélly endormi contre elle à l’aide d’une large et longue écharpe enroulée tout autour d’eux, par-dessus leurs fourrures hivernales. Les raquettes croquent la neige, leur souffle embué invoque la naissance d’une brise. Miliac se donne un air décontracté tout autant qu’il ressent la nervosité d’être analysé par cette femme. Le vacarme de la fête est cloitré dans la chaumia et il voudrait par ses gestes sereins apaiser le malaise qui émane de cette femme.
Un autre tournant dans une rue ensevelie. Les murs de pierre des yourtes et leur toit sont recouverts d’un isolant blanc aussi épais qu’une mousse sur le tronc d’un arbre. Le vent venait du nord-est, songe Miliac, à en voir l’asymétrie des dépôts sur les demeures narsques. Les maisons sont rondes, petites comme un cocon contre l’hiver. Sa cité endormie vêt la neige comme une catalogne et se réchauffe ainsi, protégée du vent maritime. Le Roussard remonte la petite fille sur son épaule, l’enfant qui glisse lentement de ses bras à chaque pas. Il stoppe sa marche et expire une longue buée entre ses lèvres où la moustache se givre peu à peu. Il va devoir déblayer l’entrée de sa hutte. »
Hormis le fait que la cité est mieux détaillée — comme c’est la première fois qu’on circule dans ses rues — j’ai surtout apprécié me rapprocher de Miliac, qui n’était qu’un corps sans ressenti dans le jet précédent. Mais que remarque-t-on d’autre ? Ce qui me frappe c’est qu’un seul paragraphe a triplé de volume (ce qui n’est pas nécessairement une constance non plus lors de mes réécritures). De un paragraphe, je passe à plus que trois. Je mute et change de catégorie d’écrivain pour être une overwriter et je me dis que j’en ai pour 15 ans minimum à écrire ce projet et que, merde, je dois donc me rendre à une évidence alarmante: j’écris une méchante brique de la mort qui tue avec une faux longue de mille pieds à moitié rouillée et pas affutée!
Sauvez-moi de moi!

 

Les Dissidents, un premier contact

Voici mon projet principal : Les Dissidents de Narbrocque. Dans un genre indéfini de l’imaginaire, l’univers ici est réaliste. On est plongé dans un monde très rustique, sans magie, quelques technologies rudimentaires. Et des forêts boréales denses, la toundra puis la mer, oui, la mer. Une terre où les plus grosses communautés ont de huit cents à milles âmes. Les rapports humains sont plus personnels, la hiérarchie moins dissonnante. Alors pourquoi la dissidence ? Ah mais, tout ce beau monde a des voisins en désaccord.
On croise principalement quatre personnages — et leur entourage — qui nous feront voir par proximité très intimiste l’évolution d’une période charnière de leur histoire nationale. Cette nation, Narbrocque, est naissante, fragile et surtout sous tension constante entre deux empires à couteaux tirés.
Il y a d’abord Merime, jeune veuve avec deux enfants, qui s’apprête à s’unir à Miliac, leur mariage formant le sang de l’alliance entre deux régions pour renforcer le territoire de Narbrocque. Elle, représentante de sa région au conseil, plutôt refermée et toujours en deuil ; lui, désintéressé des jeux politiques, il préfère voyager dans ce pays qu’il aime tant. Une camaraderie grandissante — ou pas selon qui parle — qui aura de plus en plus d’influence dans les hautes sphères décisionnelles.
Ensuite, loin des mécanismes socio-politiques, mais en en subissant les conséquences, il y a Vièle, une jeune femme d’armes, énergique et sensible, accompagnée de son forgeron, Loec. Lui, il est tranquille, manœuvrant le fer, le redéfinissant. Le visage du pays qui change, ce sera leur quotidien.
Une œuvre qui s’étend sur 20 ans, en quatre vagues — ouais parce que tomes ça me va pas et que ~vague~ déjà ça colle tellement mieux à mes sous-titres ! — euh donc, une quatrilogie oui, dont le premier jet achève. Avec des thèmes tels que l’amûûûr hein, oui, mais celui qui dure, le sexisme, la part des rêves et le cout de la réalité, le deuil, les frontières qu’on se donnent et les conséquences lorsqu’elles tombent. Un peu d’animisme, un peu d’humour et de gore, un peu de philosophie ou de réflexions sur le sens de vivre. Un peu ou beaucoup de tout. Les ressemblances et les différences culturelles, etc. Une histoire humaine où l’antagoniste est l’autre, ou est soi.
Ils seront dissidents en ce sens où leur route devra inéluctablement diverger de celle apprise par leurs ancêtres. La question au coeur du problème est : jusqu’à quel point peut-on accepter l’autre et jusqu’où le doit-on? La limite des sphères identitaires est fluide. Ce roman ne prétend en aucun cas régler l’interminable et fragile question.
À venir, donc…
MdA