De l’importance des jurons

Lorsque l’on crée un univers, certains termes doivent être inventés. La magie ouvre le bal à tout plein de fervente créativité, mais aussi les classes sociales, les métiers, les titres des gens. Tout ça est prédisposé au néologisme. Si une faune et une flore naissent dans ce monde, il faut aussi les nommer, la technologie n’est pas à ignorer non plus.

Parfois, on choisit de créer des mots venant d’une langue qui existe dans l’œuvre, elle aussi imaginée. Ça donne de la teneur à l’univers. Parfois, on pige dans la langue existante. Il arrive qu’il faille redéfinir certaines expressions qui n’auraient pas  de sens dans ce contexte fictif. Comme par example dire battre le fer lorsqu’il est chaud si la metallurgie n’existe pas, ou encore ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tuer si l’animal n’a jamais existé. Les univers imaginaires, aussi farfelus puissent-ils être, n’excluent en rien la vraisemblance (ce qui semble être vrai). Cette vraisemblance touche aussi les jurons.

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Il peut y avoir des simplicités du genre « nom de [insérez le nom d’un dieu de l’univers] », ce qui a le mérite d’être un genre familier et sans grand besoin d’explication anthropologique. Moi, je préfère lorsque l’on fouille un peu mieux dans les mentalités, qu’on creuse un peu les mœurs. Et surtout, qu’on trouve les vrais tabous. Parce que les jurons, ce sont les interdits.

À ce sujet, le vlog de Linguisticæ est riche en explications sur les interjections, je vous le conseille. Il classe les thèmes récurents du juron comme ceci: ce qui est en lien à l’hygiène, ce qui est sacré et ce qui est sexuel. Bref, ce qui est en lien avec les contraintes sociales. Moi, ça, ça me parle beaucoup et de trouver réellement une recherche chez un auteur, au lieu d’une piètre copie fade des jurons actuels — voire même politiquement correct (quel oximore!), ça me réjouit profondément. Parce que le juron est un vecteur culturel.

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Ces mots existent en toute culture. Ils ont leur raison d’être, malgré leur connotation excessivement interdite et je dirais même à cause de cela. Les jurons sont des soupapes. Les jurons permettent d’augmenter la tolérance à la pression, le stress, la douleur. Les Mythbusters en avait même fait un sujet d’analyse. S’exprimer, en terme général, permet d’évacuer la tension d’une émotion accaparente. User de mots à connotation sociale très inacceptable amplifie cet effet et donc soulage encore mieux. Plus le mot est dense en interdit, et plus ce qui doit être exprimé est intense, plus le juron apaisera. Il ne règle aucune question, mais il accompagne un retour au calme. Un juron n’est pas un signifiant/signifié comme les autres mots. Il n’est qu’une charge émotionelle.

Avec ces bagages, j’ai envisagé la nature des tabous de mon univers. Il y a deux grandes frustrations chez les Narsques: l’hiver et le respect des ancêtres. On peut vite comprendre comment l’hiver peut être source de tourment. À ce sujet, j’ai joué sur le mot névasse, qui est de la neige semi-fondue, celle qui mouille les vêtements lorsqu’il fait froid, celle qui salope tout dans les maisons, sur les routes. Je l’ai abrégé en vasse et j’ai ajouté de la saleté. Sale vasse! ou quelle vasse! s’entend souvent en Narbrocque et c’est l’équivalent de sale merde.

Pas que des jurons à inventer: Lexique

Les ancêtres, on leur doit respect et mémoire, mais parfois, leur vie d’antan indiffère au point de les envoyer promener parce que leur vécu, il a rien à voir avec la frustration du présent. Ce n’est pas un culte aux ancêtres comme on l’entend en Asie, par exemple, mais le respect des défunts existe dans le sens où les anciens, ils ont intégré la terre mère et sont donc omniprésents. Leur experience n’est pas à renier. Cependant, quand la goutte est de trop, boucherie de mes aïeux, ou enfoiré d’ancêtre peuvent surgir. Il y a une contraction, basé sur torieux qui vient de tort à dieu que j’ai copié. Torsaïeux ou forme plus brève torsaïl vient de tort aux aïeux.

Le language va plus loin que les simples mots aussi. Il ne faudrait pas oublier le gestuel. Outre reprendre le gentil doigt d’honneur classique, j’ai décidé d’inventer des gestes obcènes dont un en particulier représente bien un trait culturel d’un groupe. Dans les Dissidents, les Bassates, société misandre, aime bien mettre l’index et le majeur en l’air, bien droit, et prendre de l’autre main la paume ainsi dressée. Le geste signifie clairement à l’élu du message : «je te tiens par les couilles». Rien de moins.

Vous connaissez des auteurs qui étaient savoureux dans leurs efforts de créer des insultes? Vous avez vous-même fait du remue-méninge à ce sujet? Quelles sont vos perles?

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Glottophobie et pis quoi encore?

La glottophobie est cette chose gluante dans la bouche qui consiste à se moquer de l’accent de quelqu’un, de ses expressions ou de dénigrer d’une quelconque façon la manière dont un locuteur parle une langue si elle s’éloigne trop du modèle idéal mise en avant par des gens qui parlent — ce qui fait beaucoup de monde, disons le — une forme aléatoirement sélectionnée au fil des ans comme LA forme utopiquement souhaitable en «bonne» société. Ça veut dire quoi? Qu’on n’entend pas un journaliste poitou dire les nouvelles avec sa coloration locale, qu’on ne tolère pas un redneck sans le faire passé pour un congénital à l’alcool de bois, ou un haïtien qui ose dire que son créole est une vraie langue oui oui pour de vrai, complète et autonome et belle.

Merde, encore une autre connerie qui faut pas relever parce que les gens sont tous trop moumounes pour recevoir leur vérité en pleine face?

Non.

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Cette glottophobie n’est rien d’autres qu’un exemple de plus du même phénomène: celui de dénigrer autrui — peu importe le prétexte — dans le but unique de se montrer meilleur. Et c’est ça le problème de base. Sexisme, racisme, âgisme, homophobie, transphobie, glottophobie, acculturation, discriminations variées sur les handicapes, la religion, les hormones et les cheveux pliés en quatre… C’est se donner cet air de supériorité par rapport à un facteur x dans un contexte y. Personne ne remplit ce critère. Toute vie dans l’univers, toute, est d’une incroyable variation exponentielle. C’est la clé de sa réussite. La vie persiste peu importe la manière, le véhicule ou l’individu. Comprendre que cette variation est cruciale, c’est comprendre l’univers. La vie doit persister, c’est son but.

Mais où placer son identité dans tout ce chaos? Plus il y a des définitions détaillées et plus on se demandera quelle nuance est la plus appropriée pour sa personne et jusqu’à quel point est-ce important. Ça, je sais pas trop quoi en dire. À chacun, j’imagine de décider, tant que l’identité ne se fait pas dans la survalorisation de l’ego et le deni de l’autre, j’imagine que tout est bon?

Sans nécessairement être un thème central dans mon roman des Dissidents, il m’a semblé important de parler dans cet article de la discrimination. C’est un sujet omniprésent qui est posé, regardé sous quelques angles sans pour autant en faire une morale. Tout personnage peut véhiculer un préjugé, certains y réfléchissent, d’autres s’y bornent. Je n’offre pas de réponse sinon une observation de l’humain. Cependant, ici dans cet article, je me permets mon opinon. Et les classements rigides et les utopies, ils se dystopient.

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