Extrait – Prologue

Voici un extrait de mon projet en cours, les Dissidents de Narbrocque.

Prologue

Enterrement

 « Un clan de corbeaux tous perchés dans un seul arbre.
Ils croassent et crient,
Plongent et survolent le sol.
Puis, un à un, ils s’envolent enfin.
Au pied de l’arbre, l’un d’entre eux git, mort.
Les corbeaux ne reviendront plus jamais ici. »
— Tiré des Annales de Narbrocque

La dernière odeur de la mort est celle de la chaux. Un corps exhumé de ses années en sol laisse les lambeaux de sa chair se fondre à l’humus. Il est réduit à son élément le plus décharné. L’os. Comme autant de charpentes pour la magnificence d’un palais, de nervures pour le panache d’un arbre. Ce corps est austère et ce corps n’est qu’ossements. Une jeune veuve plonge l’infinitésimal et dénaturé fragment de sa vie avec cet homme dans l’eau bouillante. La chaux blanchit et éradique les dernières traces de chair de son passage sur terre.

Il n’y a plus de charcutage sauvage ni griffades féroces sur lui et l’étreinte chaude d’un homme entier s’est effritée en poussière. Deux cent six os sont frottés, blanchis à la flamme puis enfin polis. La chair écharpée, rouge du sang évidé flots à flots, s’est égrainée dans la terramare. L’homme n’y est plus. Le rituel de la Blancheur se poursuit sur le palier entre montagnes et prairies, sur cet endroit réservé aux morts et leur silence, l’écho de leur mémoire et des caveaux parcourus de lierres pourpres. Il n’y a plus de souffle, mais un cri strident persiste dans sa tête.

La femme en deuil suit les conseils des ainés autour de l’autel de pierre blanche. Elle prépare les ossements de cet homme pour sa séparation finale. Un retour au sol, à la terre nourricière et à l’esprit de Caïa. Elle le libère de son lent détachement charnel pour mieux s’en départir. Cette deuxième sépulture incite les endeuillés à poursuivre une vie, tourner la tête vers l’avenir et affronter la douce amertume de l’univers. Les yeux de la veuve se posent sur ses deux enfants. Une fillette et un garçon dont le regard se ressemblait, avant, à celui de son père, à celui en miette sous ses doigts, en débris rompus par le temps et arrachés de ses entrailles comme la déchirure du parchemin de sa vie.

Elle tourne la tête. L’avenir coule comme l’eau et l’emporte malgré elle loin de lui. Alors, la jeune mère tourne la tête, se détourne de lui, mais son cœur s’ancre ici, sur sa montagne blanche, sur ce lierre rougeâtre en contraste avec la pâleur de la mort. La femme déglutit. Ses mains reforment l’esquisse de son corps et posent chaque os, chaque minéral immaculé sur le linceul. La mort est vide et elle laisse un froid encore plus vacant qu’un hiver.

Le soleil éclate son jour sur le palier des défunts et fait ressortir le blanc d’une cordillère enfouie sous l’humus riche, vert et noir de son épiderme. La veuve entend la musique d’une fête posthume, les rires nostalgiques d’amis et le murmure de leurs réminiscences comme autant de bruits blancs des rivières. La lumière franche du jour enflamme le roux de sa chevelure et creuse la cavité de ses yeux noirs. Le squelette est complet. Les nénies des pleureuses accompagnent la dépouille jusqu’au caveau où une énorme pierre ferme le monde des morts à celui des vivants. La femme délaissée se referme sur elle-même. Ses paupières se plissent au soleil, elle serre la mâchoire, dilate ses narines pour une brève inspiration. Il lui reste encore de cet homme, après trois années en sol, une lueur humide dans les yeux.

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