Armes, symboles et vieilleries

Lorsqu’on travaille sur un long projet, il n’est pas rare de devoir prendre des pauses de l’écriture tout en y restant connectée par tous les moyens possibles. Certains font des illustrations, des drabbles, des nouvelles « hors-série » ou de la musique d’ambiance inspirée de leur univers. J’ai fait ces choses et bien d’autres, et ce qui est encore plus grave, c’est que la recherche nous pousse à fantasmer d’autres détails pas tant utiles en vrai, mais oh tellement amusant. J’ai fini par faire les armoiries de mon pays favori : Narbrocque.

Dans mes découvertes, j’ai surtout appris que chaque blason, traditionnellement, est fait pour un individu seulement et que l’ainé, l’héritier (mâle), est le seul à reprendre les armes de la famille telles quelles. Les autres, ils le modifient quelque peu pour ajouter leur touche personnelle tout en respectant l’écu d’origine. Ceci dit, j’ai donc vraiment arrondi les coins en faisant un blason par région et non pas par famille et encore moins par individu. Ce qui me fait un beau total de trois blasons. (Mais y’en a quatre sur l’image du blog!?!?)

Moui. Nous y reviendrons.

Narse De sable à la barre d’argent accompagnée deux glocques de même.

En Narse, la région principale où la majeure partie de l’action se passe, j’ai utilisé comme meuble le glocque, petit animal local très mignon. Un meuble est une figure sur l’écu qui est amovible, qui peut être posé à peu près n’importe où. Il est symbolique et non pas représentatif et donc peut être stylisé comme bon nous semble. Ce que j’ai fait avec un grand talent évident. Ce blason est assez classique. Rien de déroutant. Rien de traumatisant.

Le glocque, donc, représente pour les Narsques ce qui est rusé, polyvalent, tenace. C’est leur emblème qu’ils mettent partout, à toutes les sauces. Littéralement aussi. Mets de chanceux à qui arrive à le piéger. Bref. Petit mammifère d’eau douce à six pattes qui pêche le poisson et fuit les goélands. La devise, parce qu’il n’y a pas d’armes sans devise, c’est : « Mer montante et descendante. Inerte, jamais. »

CordalmeParti de sinople mi-coupé à senestre de fer et de pourpre
avec un arbre arraché d’argent brochant sur le tout

Pour Cordalme, la première région à s’allier à la Narse et former la nation de Narbrocque, je suis allé chercher une petite rareté: la couleur fer (et non un métal). Par la division en trois parties, le blason est dit « à enquerre » car trois émaux de même nature (ici couleur) se touchent, ce qui va contre une règle principale de l’héraldique. Pourquoi ? C’est la sorte de partition qui fait que c’est systématiquement à enquerre. C’est mathématique. Je n’ai rien voulu revendiquer ainsi.

L’arbre symbolise pour Cordalme l’importance d’un enracinement profond pour pouvoir s’épanouir au maximum. Il faut être solide pour pouvoir être grand. Leur devise tend vers la même signification: « Les racines comme la coiffe, profondes et larges. Immuables. »

SanglefroyD’argent au loppe hurlant de sable, embrassé-ployé à dextre de gueules

Au début du roman, l’alliance avec Sanglefroy en est aux balbutiements. Je suis tombée sur la partition embrassé-ployé et, vu sa rareté en plus, je l’ai adopté sur le champ. Cependant, et même si j’écris ici embrassé-ployé à dextre, j’ai quand même trouvé dans les ouvrages (disponibles en ligne du moins) une confusion à savoir si c’est bien à dextre et non à senestre, car certain l’employait dans l’autre sens. Il faut savoir que ces termes se réfèrent à droite ou gauche respectivement, mais selon le point de vue de celui qui tient l’écu comme bouclier. Donc, ce qui est à droite sur le dessin est à senestre (gauche) en héraldique. Ceci dit, comme l’embrassé s’étend sur les deux côtés, je n’ai jamais su qui avait raison ou tort. Quoi qu’il en soit, dites vous que le dessin ici prime sur la description. Si quelqu’un connait la réponse officielle, je suis tout ouïe.

Pour la devise, je suis allé chercher un mot à sa vieille forme que je chéris particulièrement dans ce contexte. Ça m’a fait comprendre que la région de Sanglefroy est plus ancienne que la Narse et Cordalme, même si celle-ci a été moins dominante dans leur histoire. C’est le genre de détail qu’un auteur connait, mais que fort possiblement, il n’en sera jamais discuter dans le roman. Mais bon, toute info est enrichissante pour l’écrivain qui construit. La devise de Sanglefroy est: « Acharné comme le loppe, jusqu’à esperdre mes racines dans le roc. » C’est beau, hein?

Narbrocque Tiercé en barres, au 1 de sable, au glocque d’argent,
au 2, de sinople, à l’arbre arraché d’argent,
au 3, de gueules, au loppe hurlant d’argent.

Vient un moment dans les Dissidents où les gens se disent que c’est bien beau s’être alliés, mais il faudrait qu’une armoirie en face office. Tadam! L’auteur-dieu que je suis opère le miracle suivant, l’écu de Narbrocque, oui ma p’tite dame.

On répète souvent qu’il est bien d’approfondir ses connaissances d’un univers, mais que mieux vaut ne pas tout gerber dans le texte, car ça ferait trop lourd. Ce que j’aime de ses écarts de recherches et de détails, c’est tout ce qui nous fait comprendre en profondeur notre univers. Lorsque j’ai fusionné mes trois armoiries, et que j’ai écrit la scène où elles sont dévoilées au conseil de Narse, un personnage a eu la brillante idée de m’éclairer sur mes symboles internes en le disant à voix haute.

Je n’explique donc pas tout le pourquoi du comment, mais j’arrive à la conclusion merveilleuse que les meubles de Narbrocque sont en fait les symboles des Arbres de Caïa. Le glocque représente la raison, l’arbre l’instinct et le loppe (sorte de loup), l’émotion. Ces trois points, comme expliquer en détail dans l’article ci-joint, sont le fondement de la méditation narsque. Et moi, j’en ai mis partout inconsciemment dans mon roman. Je suis joie. 🙂

La devise de Narbrocque reflète le désir de collaboration de cette jeune nation. Bon, là, je vous avoue ne pas être particulièrement inspirée. Ce n’est pas la meilleure et je fais avec en espérant trouver mieux. « De la mer, du roc ou de la plaine. » Voilà, tout aussi simplement que ça.

L’image en relief vert en entête est un premier test d’impression 3D de mes armoiries. Les émaux en héraldique ont une représentation monochrome et j’en ai profité pour faire un objet réel. L’impression 3D, aussi appelée fabrication additive, est en plein essor. C’est un médium que j’explore, qui est fort intéressant pour les artistes, et qui risque de changer l’industrie de fabrication. Ceci dit, c’est vraiment une autre histoire, je tenterai faire un article sur le sujet quand je maitriserai mieux cet univers.

Et vous, quels détours avez-vous pu faire dans la création de votre univers? Quelle perle avez-vous trouvée? En tant que lecteur, voulez-vous connaitre plein de détails sur l’univers ou préférez-vous suivre les personnages sans trop de surcharge?

Vous pouvez rejoindre mon infolettre ici. Mes armoiries sont disponibles sur Red Bubble en autocollants, t-shirt ou autre support.

Réécrire, c’est pas chômer, et c’est pas payant non plus.

Sur YouTube, je suis avec plaisir la jeune auteure américaine Jenna Moreci et dans l’un de ses vlogs, elle décrit ce qu’elle appelle des overwriters et des underwriters. Bbbbbbbref, en d’autres mots, ceux qui tapuscrisent énormément trop lors d’un premier jet et ceux que… non. 
Je suis clairement de celles qui écrivent peu. Mes révisions consistent à ajouter de la chair à mon premier jet, mais contrairement à ce que Jenna suggère, il ne s’agit pas d’ajouter du contenu. Non. Juste de la chair, des détails, des ressentis et tant tellement que je m’emporte et me perds. On m’a dit du premier jet de mon prologue qu’il était froid et chirurgical. On m’a ensuite dit du deuxième jet qu’il était dense, alambiqué, excessivement (comprendre surdosage) poétique. Ce deuxième jet, vous pouvez le lire sur mon site (je dis ça en passant, hein, par pur z’hasard). Alors un écrivain écrit, c’est sa job (même pas payé) et j’ai grand espoir que mon troisième jet sera le bon avant « d’enfin » penser pouvoir passer à l’étape de la correction (s’ensuit une série de vomissements). 
Je connais des écrivains qui font des dizaines de jet, mais rapidement. J’en connais d’autres qui en font peu, mais lentement. Le résultat est le même: retravailler le texte. Mon premier jet est une sorte de plan à suivre et la vraie écriture est au second. Il ne s’agit pas d’éditer ce qui est écrit, mais bien de réécrire. Ouvrir une page blanche et suivre le plan. J’aime relire un paragraphe et reformuler son ensemble, le point de vue, l’approche, le ton, etc. Parfois je garde une phrase mot pour mot, parfois je fais le deuil d’une belle formulation qui ne trouve plus sa place au repassage. Réécrire, c’est jeter un immeuble au sol et repartir sur les fondations, le squelette, la charpente du texte.
Je suis une underwriter et voici un exemple concret d’une réécriture pour moi. (Notez que le deuxième jet n’est pas final et qu’il va surement encore changé quand j’aurai pris du recul… encore.)
« Le Roussard marche devant Merime dans la neige fraiche, ses pas s’enfoncent jusqu’aux genoux. La cité est muette, le vent, mort. Seul le bruit de leurs pas empêche le silence de s’incruster dans l’oreille et forcer le battement du cœur à s’intensifier. Ilissia dort sur son épaule, confiante, déposée là par son grand-père Saël. Merime garde un œil sévère sur l’inconnu et sa fille, tient Fhélly tout contre elle, son garçon plus lourd au fil des mois. Les rues étroites forment une courbe blanche au sol. Les murs des chaumières sont camouflés sous la neige collante. Merime, le corps fatigué, comme des milliers d’épines accrochées au temps. » 
Je le trouve plutôt scénaristique, comme un script à mettre en son et images afin d’en tirer un feeling. On est loin des personnages malgré quelques touches poétiques et un portrait du décor assez clair. En réécrivant, j’ai presque senti un paragraphe à exprimer par chaque phrase. Ce qui donne pour l’instant ceci:
« La nuit s’est déchargée de son ciel lourd, elle laisse Narse sous un édredon épais qui feutre le moindre bruit. La mer s’est tue derrière les murailles, le vent est tombé au point mort, anormalement absent si près des rives. Les raquettes de babiche absorbent le poids de Miliac et l’empêchent de couler dans la neige jusqu’aux genoux. Le Roussard marche dans les rues sinueuses de sa cité natale, suivi de sa nouvelle compagne et d’enfants endormis sur leurs épaules. Seul le bruit de leurs pas empêche le silence de s’incruster dans l’oreille et forcer le battement du cœur à s’intensifier. Ce mutisme de la nature lui renvoie un malaise, un vide trop jeune pour arriver à le remplir. Miliac se surprend à racler sa gorge pour obliger le bruit à renaitre, pour forcer la densité de la nuit à entrer dans la vie.
La femme de Sanglefroy le suit des yeux sans sourciller. Il tient sa petite Ilissia dans ses bras, posée là par Saël lui-même, le grand-père désireux de montrer sa confiance en lui. Mais Merime ne quitte pas le Roussard du regard. Elle porte Fhélly endormi contre elle à l’aide d’une large et longue écharpe enroulée tout autour d’eux, par-dessus leurs fourrures hivernales. Les raquettes croquent la neige, leur souffle embué invoque la naissance d’une brise. Miliac se donne un air décontracté tout autant qu’il ressent la nervosité d’être analysé par cette femme. Le vacarme de la fête est cloitré dans la chaumia et il voudrait par ses gestes sereins apaiser le malaise qui émane de cette femme.
Un autre tournant dans une rue ensevelie. Les murs de pierre des yourtes et leur toit sont recouverts d’un isolant blanc aussi épais qu’une mousse sur le tronc d’un arbre. Le vent venait du nord-est, songe Miliac, à en voir l’asymétrie des dépôts sur les demeures narsques. Les maisons sont rondes, petites comme un cocon contre l’hiver. Sa cité endormie vêt la neige comme une catalogne et se réchauffe ainsi, protégée du vent maritime. Le Roussard remonte la petite fille sur son épaule, l’enfant qui glisse lentement de ses bras à chaque pas. Il stoppe sa marche et expire une longue buée entre ses lèvres où la moustache se givre peu à peu. Il va devoir déblayer l’entrée de sa hutte. »
Hormis le fait que la cité est mieux détaillée — comme c’est la première fois qu’on circule dans ses rues — j’ai surtout apprécié me rapprocher de Miliac, qui n’était qu’un corps sans ressenti dans le jet précédent. Mais que remarque-t-on d’autre ? Ce qui me frappe c’est qu’un seul paragraphe a triplé de volume (ce qui n’est pas nécessairement une constance non plus lors de mes réécritures). De un paragraphe, je passe à plus que trois. Je mute et change de catégorie d’écrivain pour être une overwriter et je me dis que j’en ai pour 15 ans minimum à écrire ce projet et que, merde, je dois donc me rendre à une évidence alarmante: j’écris une méchante brique de la mort qui tue avec une faux longue de mille pieds à moitié rouillée et pas affutée!
Sauvez-moi de moi!