Un seul adversaire, soi-même

Il n’y a pas de conflits sans adversaires et pas d’histoire sans conflits. J’ai déjà abordé les ennemis classiques de mon roman Les Dissidents de Narbrocque, dont le premier volet est ici I. Chercher des Noises et le deuxième ici II. Des Bassates et des hommes. Voici le troisième et dernier article sur les antagonistes et assurément le plus intéressant. Il s’agit de l’antagoniste interne au protagoniste, celui qu’il porte en lui.

Pour qu’il y ait une sensation d’avancement dans une histoire, les personnages doivent évoluer. Ils partent du point A et vont au point B et ce chemin les force à changer, en mieux ou en pire — si on suit une voie plus manichéenne — mais juste changer suffit. Les situations les confrontent à leurs peurs, leurs désirs, leurs angoisses. Tout comme dans la vraie vie, ils peuvent se remettre en question ou choisir d’ignorer les signaux qui leur renvoie l’impératif de modifier quelque chose. Je crois sincèrement qu’un bon protagoniste est d’abord et avant tout son meilleur antagoniste. Ce qui est très commode, car ça nous donne un 2 pour 1 tout inclus et que le conflit nécessaire à l’histoire est en format portatif avec le héros, formule clés en main.

cristian-newman-364529-unsplash
par Cristian Newman sur Unsplash

Pour ce qui est de la reine (ou ryale, pour faire narsque!) des conflits internes, je pointe systématiquement Merime du doigt. Déjà, ma rencontre avec elle était assez houleuse, elle m’a souvent laissé l’impression d’aimer le tiraillement interne parce que — pour elle — c’était une façon de savoir qu’elle était encore vivante émotivement. Je ne dirais pas qu’elle est en déni: elle sait très bien ce qu’elle ressent, mais elle n’accepte pas du tout certains de ces sentiments. Et voilà qu’à elle seule, Merime introduit une dynamique dans l’histoire seulement en se contredisant constamment. Ses contrastes ne sont pas intenses, comme une personne passionnée pourrait l’être par exemple, mais ça joue du chaud au froid, du rouge au bleu. Il y a aussi un moment, un sens, à ces revirements. Ce n’est pas aléatoire. Il y a une logique si on peut dire, ou du moins de la cohérence dans ses états d’âme. Ça n’est pas que pour le rythme narratif.

Le protagoniste qui se frotte le plus à Merime est son époux, Miliac. Il a longtemps été un mystère pour moi, étrangement, car c’est un des personnages les plus limpides que j’ai à présent. Je l’ai finalement compris ici où j’explique le coeur de notre rencontre — et quelle belle rencontre! Bref, pour sa part, Miliac porte en lui tout ce qu’il faut pour évoluer aussi. Depuis l’enfance, étant né au cas où son frère ainé et héritier ne survivrait pas le bas âge, il s’est senti très tôt et très profondément inutile. Non pas de trop, mais plutôt sans apport précis à donner au monde. Cette blessure le pousse constamment à l’altruisme, à chercher pour les autres une place où ils seront bien. Il comble chez eux ce qui lui manque et non seulement est-ce un trait marqué du personnage, mais aussi parfois un handicap. Il guérit chez les autres ce qu’il devra éventuellement guérir en lui pour pouvoir évoluer.

julian-santa-ana-111265-unsplash
Photo de Julian Santa Ana sur Unsplash

Le conflit interne par excellence est le dilemme. Je crois que le plus intense déchirement vécu par un personnage est celui de Vièle. Elle désire une vie de combat et en même temps elle a un besoin de s’épanouir en famille. Son opposition constante est la mort et la vie. Elle se retrouve souvent en position d’impuissance durant la guerre, ce qui la fera subir un choc post-traumatique. Elle côtoie la colère, l’insatisfaction, le sentiment de perte de contrôle sur sa vie. Ses hauts et ses bas sont les plus accentués et elle aura de plus en plus de mal à apprécier les faibles houles du quotidien — ce que son conjoint Loec chérit tant.

Lui, il est conservateur, dans le sens où il désire peu de changement. Lorsqu’il choisit son métier, sa compagne de vie, son entourage, il y demeure fidèle et constant. Il hésite longuement avant de choisir, il se résigne très tardivement aux événements qui perturbent son bien-être. Loec veut que les choses restent simples. Il devient son propre frein à l’histoire parce qu’il n’ose pas toujours suivre le courant. Ses déplacements évolutifs sont donc lents, mais probablement majeurs à chaque fois. Lorsqu’il bouge, il l’assume complètement et pour longtemps.

Même dans les histoires les plus simples, voire manichéennes à l’excès, un protagoniste intéressant demeurera toujours celui qui a des défauts, un petit quelque chose qui le rend incomplet. C’est ce léger déséquilibre des forces qui le rendra d’abord humain (ou humainement identifiable), ensuite crédible et capable de changement.

Quels ont été vos protagonistes préférés? Ont-ils une personnalité riche, nuancée? Et vos antagonistes favoris, sont-ils aussi recherchés? Vous avez des exemples à partager?

Abonnez-vous aussi à mon Infolettre
et recevez une nouvelle à lire gratuitement!

Ce qui ne cadre pas…

J’ai rejoint et déjoint des groupes Facebook sur la littérature, surtout des groupes portés sur les genres littéraires, ceux de la fiction et de l’imaginaire: les mondes imaginés, comme ce que j’écris. Cependant, mon monde ne cadre pas. Jamais. Je n’arrive qu’à le définir à la négative. Ce n’est pas de la Fantasy. Ce n’est ni historique ni fantastique, encore moins de la science fiction. (Quoique j’ai presque fantasmé l’idée que science dans la scifi pourrait couvrir aussi les sciences humaines, chose qui ne semble jamais effleurer les gens et je risquerais de décevoir mon lectorat.) Ni parallèle à notre monde, réaliste si on accepte une ère irréelle et des terres inexistantes. Ni rien mais tous ça un peu en même temps. Sans l’être.

Je suis toujours en recherche d’un lieu où je pourrais échanger sur les œuvres pour ce qu’elles sont, sans systématiquement avoir à les faire entrer dans un moule prédéfini. Les lecteurs d’un genre pourraient être intéressés par ces histoires hors cadre, qui sait? Un lecteur de scifi aussi, mais sans être déçu de la présentation d’un récit qui serait mal affiché dans un genre ou l’autre.

Projet littéraire

J’ai donc décidé de foncer, avec ce qu’il m’en coûterait de temps, puisque j’espère un retour riche en échanges. Je lance un groupe Facebook, un lieu de discussion sur les genres de l’imaginaire, mais sans ses frontières, sans ses cadres trop purs pour moi. Je cherche des étranges comme moi, qui ne cadrent pas, qui mélangent, qui ôtent ou ajoutent des éléments non traditionnels. J’aimerais un lien entre lecteurs et auteurs, voire même éditeurs, une zone de rencontre sans ligne éditoriale.

Je souhaite aussi réconcilier ladite «grande» littérature et celle de l’imaginaire, comme si elles ne pouvaient pas faire une, comme si l’on devait sacrifier l’une pour l’autre. Je voudrais faire valoir des oeuvres qui portent avec panache autant le style que l’imaginaire, autant la réflexion qui le rêve.

Si le sujet vous intéresse, le groupe se nommera Dissidents de genres littéraires. Vous avez des idées de discussions, des questions, des sujets à aborder? Allez-y de bon coeur!

En commentaire ici ou sur la page du groupe!

Abonnez-vous aussi à mon Infolettre
et recevez une nouvelle à lire gratuitement
avec la carte de Narbrocque!

Chercher des Noises

Ils sont malengueulés, vulgaires, grossiers. Ils sont claniques, phallocrates, misogynes. Et pourtant leur parole jurée vaut mille promesses et ils peuvent se dévouer complètement, totalement, à une cause. Les Noises, voisins du nord de Narbrocque, sont le sujet de ce premier volet sur les antagonistes.

Ils ne sont qu’une moitié du problème. Mes antagonistes, dans les Dissidents, se trouvent sur un axe d’un des thèmes principaux: le sexisme. J’ai développé deux points de vue opposés sur la question, deux extrêmes pour en faire le miroir l’un de l’autre, en fait. On pourrait penser que mes Noises sont typiques des méchants de Fantasy; société paternaliste, écrasant les faibles et les femmes, guerroyant pour des… noises. J’avoue les avoir faits grossièrement dans ce style au début, mais comme bien des idées qui mûrissent, ils se sont sophistiqués — même si ceci demeure un oxymore, en ce qui les concerne.

Pourquoi le mot «Noise»?

À l’origine, ce mot signifiait «bruit, tapage» (oui comme en anglais, étrange non? XD ) Et cette expression de «chercher des noises»… J’ai trouvé que tout ça leur ressemblait. Des hommes bruyants, arrogants, imposants, autant représentatif de leur énergie que de leur caractère. Oui, ils sont classiques en leur genre et si normalement de tels «méchants» m’auraient énervée par leur forme clichée à vomir, il faut les prendre dans leur contexte. C’est que leur parfait opposé existe aussi et Narbrocque se retrouve entre les deux. Les Bassates, les autres antagonistes du roman, seront discutés dans le prochain volet sur le sujet.

Lien que voici: Des Bassates et des hommes

Nuances, nuances

Les Noises sont un des extrêmes sexistes de l’axe thématique et ce simple détail culturel me permet de créer des frictions, voire carrément des incendies, avec les autres groupes de mon univers. Et s’ils se montrent rustres, ils ont aussi leur qualité. Oui, parce que des méchants juste méchants, c’est creux. Les Noises, une fois accrochés à une cause, peuvent tout faire pour sauver la veuve et l’orphelin (même si cet orphelin et cette veuve sont les résultats de leur système de valeur, oh douce ironie). Il y a, chez eux, la dignité extrême de tenir parole. La promesse noise est à prendre au sérieux; le déshonneur et l’ostracisme guettent celui qui parjure ce serment.

Dans le cour de l’histoire des Dissidents, deux Noises seront mis de l’avant. Rulem, chef des rebelles Les Pattes Blanches, et Vitenni (voir image), diplomate œuvrant à Narse. Rulem (alors là, on entend soit roulèm, roulam, roul’m, dur à dire à l’oreille d’un Narsque) n’apparait qu’au deuxième tome et est d’abord présenté comme un féroce guerrier, à un moment charnière d’un conflit opposant Narsques et Noises. Il permettra à l’offensive narsque de prendre le dessus parce que l’homme de guerre qu’il est voit très bien l’abus de pouvoir de son gouvernement sur son peuple et saisit aussi en ses voisins l’occasion de les joindre à sa rébellion. Il veut et réussira à faire tomber l’ancien régime pour prendre lui-même la tête et ainsi passer d’allié à opposant de Narbrocque. Doux-amer.

Troisième volet du sujet : Un seul adversaire, soi-même

Le jeune Vitenni, lui, est plein d’idéaux. Il croit sincèrement qu’une alliance avec Narbrocque règlerait les problèmes du monde, surtout si ce monde exclut les Bassates, adversaires séculaires. Il travaille à vendre sa Noise chérie, même aux femmes qui occupent le conseil de Narse, même à une souveraine. Il accepte comme il peut la position laxiste des Narsques sur les questions de rôles des sexes ou l’importance des «faibles» dans leur société. Il ne comprend pas tout, mais il essaie, oh il essaie. L’arrogance noise n’est jamais loin et le choc culturel ébranle même ceux qui s’y refusent. Vitenni, qui vieillira comme tout un chacun, portera l’espoir que Rulem lui inspire. Et qui sera sa déconfiture.

À quoi ressemble votre réflexion sur vos antagonistes, les adversaires de vos personnages? Y a-t-il plusieurs niveaux de contraires? Usez-vous de classiques, osez-vous jouer avec les attentes? Un merci très spécial à Feunart pour m’avoir donné l’idée de ce sujet.

Abonnez-vous aussi à mon Infolettre
et recevez une nouvelle à lire gratuitement!

Un Roussard qui change toute la fin d’une histoire

Dernièrement, j’ai finalement compris Miliac. J’écris les Dissidents depuis 2012 et ce personnage vient tout juste de réellement connecter avec moi. Qu’est-ce qui a fait le pont? Une lecture…

J’ai voulu en faire un voyageur, celui qui cherche l’autre et qui s’en intrigue. Un curieux du genre humain, mais du type de ceux qui prennent contact avec les gens et qui s’en nourrissent. Complètement hors de moi. Je suis introvertie, lui pas. Je n’arrivais juste pas à le cerner. Il me posait des questions alors que c’était à moi de le connaitre. Il m’a semblé longtemps un éternel errant dans mon roman.

Miliac à'Jayen de la Narse
Miliac, un voyageur

J’avais bien capté quelques traits de sa personnalité. Dès sa naissance, il s’est senti de trop, cherchant à aider les autres à trouver leur place dans leur vie, sans savoir comment trouver la sienne. Il est angoissé d’un rien, il change d’humeur au quart de tour, le plus souvent du monde bienveillant envers les autres, même s’il s’emporte et se repose le temps de sourciller. Je le trouvais fade et trop « parfait », ou alors j’étais incapable de voir sa force et son combat dans l’histoire.

Puis une lecture. Euh non.[scratch that last]. Un Ted Talk avant une lecture portant sur la défiance politique. Miliac a tout de suite trépidé en moi, il me pointait du doigt cette conférence en disant : c’est à ça que j’aspire! Tout juste après, dans l’heure, j’achetais le livre de Gene Sharp: From Dictatorship to Democracy: A Conceptual Framework for Liberation. Et tout au long de la lecture, je voyais Miliac prendre des notes. Alors je m’suis dit, moi aussi, tient. Ma copie est maintenant surlignée d’orange fluo avec en souvenir mes heures d’étude du temps où je faisais des recherches à l’université. Que de nostalgie. 😔 Entre les derniers pleurs du jour de mon garçon épuisé et mes courtes soirées devenues trop rares, je sentais mon cerveau entrer en ébulition enfin!

Article complémentaire Prendre rendez-vous avec son personnage

La défiance politique est cette arme fascinante d’une population asservie qui reprend le contrôle — et ce sans violence — d’un système oppressant pour le détruire et instaurer un nouveau régime démocratique. J’ai eu le vertige. Miliac voulait tenter sa chance avec cette technique. Il disait que tout l’apprentissage de sa vie l’y menait. C’est là que je l’ai compris. Et que j’ai aussitôt vu la fin de ma saga complètement se transformer. D’où le vertige. Mais je ne peux revenir en arrière, Miliac et moi on a cette nouvelle connexion qui me mènera loin.

Du petit garçon qui se sentait de trop, voilà que je découvrais l’homme qui allait changer la destination de tout un peuple. Il a trouvé sa place dans l’histoire. Et l’a chamboulé, le vilain.

Pour ceux qui écrivent, vous arrive-t-il de devoir refaire au complet votre plan? Avez-vous eu des personnages durs à cerner, mais qui au final portait une clé essentielle à votre histoire? De quelle façon ça s’est manifesté? Et ceux qui lisent, quelle histoire vous a amené ailleurs sur la compréhension d’un personnage?

Abonnez-vous aussi à mon Infolettre
et recevez une nouvelle à lire gratuitement!

Nordicité et toutes ces sortes de choses exotiques

Étrangement, j’en ai pris conscience seulement récemment. Ma nordicité. Et son omniprésence dans mon écriture. Et depuis, je m’intéresse tendrement à ses vents et ses silences de tombe.

Je n’ai jamais particulièrement aimé l’hiver. Je ne fais pas de sport, ne randonne pas sous les bois en raquettes ou en ski, me cache rarement dans un chalet givré, collée au foyer. Et pourtant, je ne suis pas de ceux qui s’en plaignent pendant six mois non plus. Je prends l’hiver comme il vient. Ses froids, ses chaleurs aussi fortement incongrues, ses impossibilités à marcher le pas franc. Je ne crains pas ses rues mal déneigées, ses trottoirs glacés, le sel qui poussière tout et même plus. Sa noirceur me pèse un peu, mais novembre gris est plus lourd qu’avec un manteau blanc. Je m’encabane et attends la fin, et les dernières neiges me semblent aussi belles que les premières, pour bien d’autres raisons.

vue sur conifères
Disponible avec l’infolettre, des fonds d’écran sublimes!

J’ai naturellement inscrit cette neige dans mes pages (et quand ça fond, houla…). Elle est une part de mon quotidien, la moitié de ma vie. Elle régule le temps autrement que son antipode estival. Froid, noirceur, silence et blancheur. Il est impossible de ne pas être forgé par l’hiver. La nordicité est mal acceptée dans mon pays. On la nie, on la méprise ou on la fuit. Bornés à suivre un rythme hérité qui ne correspond pas à notre nord. Nous ne sentons pas sa lente pulsation qui suggère, juste comme ça, de prendre plus notre temps.

J’ai lu quelque part, il y a fort fort lointain, que ma nation, sa culture, avait plus de liens avec les pays nordiques — tels que la Russie ou la Norvège — plutôt qu’avec nos pays d’origine comme la France ou l’Angleterre à cause de son climat boréal. Ce territoire qui nous moule à son temps. Je ne suis même pas étonnée.

Article en lien : Les Dissidents, un premier contact

J’ai souvent remarqué une tendance chez les écrivains débutants ou amateurs de placer leur histoire dans un environnement issu de la culture américaine. On comprend l’influence, certes, mais ça me désole toujours. Écrire ce que nous connaissons, c’est aussi écrire sur notre territoire. J’ai réussi à comprendre l’attrait de mon pays lorsque j’ai compris son exotisme… vu par d’autres. Me parler de désert, de vie de montagne, de rizière est pour moi autre chose d’inconnu et d’attrayant. Ma nordicité est donc exotique pour quelqu’un venu d’ailleurs.

baies rouges, noir&blanc
Aussi disponible au format mobile

À présent, je veux la décrire, la tourner sur toutes ses coutures, l’explorer. Je la veux symbole et je la veux ambiance. Je la veux à la fois antagoniste et maternelle, l’épreuve du feu par la froidure et silencieuse autant que ces tempêtes geignent. Je la veux sans la justifier. Elle croît de plus en plus dans mon œuvre des Dissidents et j’embrasse toute son amplitude.

Billet complémentaire Chercher des Noises

Avez-vous de ces thèmes dans vos récits qui sont omniprésents, qui donnent l’ambiance ou qui sont même récurrents dans vos œuvres? Des sous-thèmes qui vous habitent particulièrement? De ceux que vous aviez inconsciemment intégrés sans même vous en rendre compte?

Abonnez-vous aussi à mon Infolettre
et recevez une nouvelle à lire gratuitement
et des fonds d’écran nordiques!

Réécrire, c’est pas chômer, et c’est pas payant non plus.

Sur YouTube, je suis avec plaisir la jeune auteure américaine Jenna Moreci et dans l’un de ses vlogs, elle décrit ce qu’elle appelle des overwriters et des underwriters. Bbbbbbbref, en d’autres mots, ceux qui tapuscrisent énormément trop lors d’un premier jet et ceux que… non.

Je suis clairement de celles qui écrivent peu. Mes révisions consistent à ajouter de la chair à mon premier jet, mais contrairement à ce que Jenna suggère, il ne s’agit pas d’ajouter du contenu. Non. Juste de la chair, des détails, des ressentis et tant tellement que je m’emporte et me perds. On m’a dit du premier jet de mon prologue qu’il était froid et chirurgical. On m’a ensuite dit du deuxième jet qu’il était dense, alambiqué, excessivement (comprendre surdosage) poétique. Ce deuxième jet, vous pouvez le lire sur mon site (je dis ça en passant, hein, par pur z’hasard). Alors un écrivain écrit, c’est sa job (même pas payé) et j’ai grand espoir que mon troisième jet sera le bon avant «d’enfin» penser pouvoir passer à l’étape de la correction (s’ensuit une série de vomissements).

Article complémentaire Le réalisme qui rehausse

Je connais des écrivains qui font des dizaines de jet, mais rapidement. J’en connais d’autres qui en font peu, mais lentement. Le résultat est le même: retravailler le texte. Mon premier jet est une sorte de plan à suivre et la vraie écriture est au second. Il ne s’agit pas d’éditer ce qui est écrit, mais bien de réécrire. Ouvrir une page blanche et suivre le plan. J’aime relire un paragraphe et reformuler son ensemble, le point de vue, l’approche, le ton, etc. Parfois je garde une phrase mot pour mot, parfois je fais le deuil d’une belle formulation qui ne trouve plus sa place au repassage. Réécrire, c’est jeter un immeuble au sol et repartir sur les fondations, le squelette, la charpente du texte.

Je suis une underwriter et voici un exemple concret d’une réécriture pour moi. (Notez que le deuxième jet n’est pas final et qu’il va surement encore changé quand j’aurai pris du recul… encore.)

« Le Roussard marche devant Merime dans la neige fraiche, ses pas s’enfoncent jusqu’aux genoux. La cité est muette, le vent, mort. Seul le bruit de leurs pas empêche le silence de s’incruster dans l’oreille et forcer le battement du cœur à s’intensifier. Ilissia dort sur son épaule, confiante, déposée là par son grand-père Saël. Merime garde un œil sévère sur l’inconnu et sa fille, tient Fhélly tout contre elle, son garçon plus lourd au fil des mois. Les rues étroites forment une courbe blanche au sol. Les murs des chaumières sont camouflés sous la neige collante. Merime, le corps fatigué, comme des milliers d’épines accrochées au temps. »

Je le trouve plutôt scénaristique, comme un script à mettre en son et images afin d’en tirer un feeling. On est loin des personnages malgré quelques touches poétiques et un portrait du décor assez clair. En réécrivant, j’ai presque senti un paragraphe à exprimer par chaque phrase. Ce qui donne pour l’instant ceci:

« La nuit s’est déchargée de son ciel lourd, elle laisse Narse sous un édredon épais qui feutre le moindre bruit. La mer s’est tue derrière les murailles, le vent est tombé au point mort, anormalement absent si près des rives. Les raquettes de babiche absorbent le poids de Miliac et l’empêchent de couler dans la neige jusqu’aux genoux. Le Roussard marche dans les rues sinueuses de sa cité natale, suivi de sa nouvelle compagne et d’enfants endormis sur leurs épaules. Seul le bruit de leurs pas empêche le silence de s’incruster dans l’oreille et forcer le battement du cœur à s’intensifier. Ce mutisme de la nature lui renvoie un malaise, un vide trop jeune pour arriver à le remplir. Miliac se surprend à racler sa gorge pour obliger le bruit à renaitre, pour forcer la densité de la nuit à entrer dans la vie.</div>

Un autre tournant dans une rue ensevelie. Les murs de pierre des yourtes et leur toit sont recouverts d’un isolant blanc aussi épais qu’une mousse sur le tronc d’un arbre. Le vent venait du nord-est, songe Miliac, à en voir l’asymétrie des dépôts sur les demeures narsques. Les maisons sont rondes, petites comme un cocon contre l’hiver. Sa cité endormie vêt la neige comme une catalogne et se réchauffe ainsi, protégée du vent maritime. Le Roussard remonte la petite fille sur son épaule, l’enfant qui glisse lentement de ses bras à chaque pas. Il stoppe sa marche et expire une longue buée entre ses lèvres où la moustache se givre peu à peu. Il va devoir déblayer l’entrée de sa hutte. »

Hormis le fait que la cité est mieux détaillée — comme c’est la première fois qu’on circule dans ses rues — j’ai surtout apprécié me rapprocher de Miliac, qui n’était qu’un corps sans ressenti dans le jet précédent. Mais que remarque-t-on d’autre ? Ce qui me frappe c’est qu’un seul paragraphe a triplé de volume (ce qui n’est pas nécessairement une constance non plus lors de mes réécritures). De un paragraphe, je passe à plus que trois. Je mute et change de catégorie d’écrivain pour être une overwriter et je me dis que j’en ai pour 15 ans minimum à écrire ce projet et que, merde, je dois donc me rendre à une évidence alarmante: j’écris une méchante brique de la mort qui tue avec une faux longue de mille pieds à moitié rouillée et pas affutée!

Sauvez-moi de moi!

Abonnez-vous aussi à mon Infolettre
et recevez une nouvelle à lire gratuitement!

Les Dissidents, un premier contact

Voici mon projet principal : Les Dissidents de Narbrocque. Dans un genre indéfini de l’imaginaire, l’univers ici est réaliste. On est plongé dans un monde très rustique, sans magie, quelques technologies rudimentaires. Et des forêts boréales denses, la toundra puis la mer, oui, la mer. Une terre où les plus grosses communautés ont de huit cents à milles âmes. Les rapports humains sont plus personnels, la hiérarchie moins dissonnante. Alors pourquoi la dissidence ? Ah mais, tout ce beau monde a des voisins en désaccord.

Nordicité30
Fonds d’écran disponible avec l’infolettre

On croise principalement quatre personnages — et leur entourage — qui nous feront voir par proximité très intimiste l’évolution d’une période charnière de leur histoire nationale. Cette nation, Narbrocque, est naissante, fragile et surtout sous tension constante entre deux empires à couteaux tirés.

Il y a d’abord Merime, jeune veuve avec deux enfants, qui s’apprête à s’unir à Miliac, leur mariage formant le sang de l’alliance entre deux régions pour renforcer le territoire de Narbrocque. Elle, représentante de sa région au conseil, plutôt refermée et toujours en deuil ; lui, désintéressé des jeux politiques, il préfère voyager dans ce pays qu’il aime tant. Une camaraderie grandissante — ou pas selon qui parle — qui aura de plus en plus d’influence dans les hautes sphères décisionnelles.

Article en lien Les Arbres de Caïa

Ensuite, loin des mécanismes socio-politiques, mais en en subissant les conséquences, il y a Vièle, une jeune femme d’armes, énergique et sensible, accompagnée de son forgeron, Loec. Lui, il est tranquille, manœuvrant le fer, le redéfinissant. Le visage du pays qui change, ce sera leur quotidien.

Cèdre et verglas
Fonds aussi disponible en format mobile

Une œuvre qui s’étend sur 20 ans, en quatre vagues — ouais parce que tomes ça me va pas et que ~vague~ déjà ça colle tellement mieux à mes sous-titres ! — euh donc, une quatrilogie oui, dont le premier jet achève. Avec des thèmes tels que l’amûûûr hein, oui, mais celui qui dure, le sexisme, la part des rêves et le cout de la réalité, le deuil, les frontières qu’on se donnent et les conséquences lorsqu’elles tombent. Un peu d’animisme, un peu d’humour et de gore, un peu de philosophie ou de réflexions sur le sens de vivre. Un peu ou beaucoup de tout. Les ressemblances et les différences culturelles, etc. Une histoire humaine où l’antagoniste est l’autre, ou est soi.

Ils seront dissidents en ce sens où leur route devra inéluctablement diverger de celle apprise par leurs ancêtres. La question au coeur du problème est : jusqu’à quel point peut-on accepter l’autre et jusqu’où le doit-on? La limite des sphères identitaires est fluide. Ce roman ne prétend en aucun cas régler l’interminable et fragile question.

À venir, donc…

Abonnez-vous aussi à mon Infolettre
et recevez une nouvelle à lire gratuitement
et de magnifiques fonds d’écran!