Un seul adversaire, soi-même

Il n’y a pas de conflits sans adversaires et pas d’histoire sans conflits. J’ai déjà abordé les ennemis classiques de mon roman Les Dissidents de Narbrocque, dont le premier volet est ici I. Chercher des Noises et le deuxième ici II. Des Bassates et des hommes. Voici le troisième et dernier article sur les antagonistes et assurément le plus intéressant. Il s’agit de l’antagoniste interne au protagoniste, celui qu’il porte en lui.

Pour qu’il y ait une sensation d’avancement dans une histoire, les personnages doivent évoluer. Ils partent du point A et vont au point B et ce chemin les force à changer, en mieux ou en pire — si on suit une voie plus manichéenne — mais juste changer suffit. Les situations les confrontent à leurs peurs, leurs désirs, leurs angoisses. Tout comme dans la vraie vie, ils peuvent se remettre en question ou choisir d’ignorer les signaux qui leur renvoie l’impératif de modifier quelque chose. Je crois sincèrement qu’un bon protagoniste est d’abord et avant tout son meilleur antagoniste. Ce qui est très commode, car ça nous donne un 2 pour 1 tout inclus et que le conflit nécessaire à l’histoire est en format portatif avec le héros, formule clés en main.

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par Cristian Newman sur Unsplash

Pour ce qui est de la reine (ou ryale, pour faire narsque!) des conflits internes, je pointe systématiquement Merime du doigt. Déjà, ma rencontre avec elle était assez houleuse, elle m’a souvent laissé l’impression d’aimer le tiraillement interne parce que — pour elle — c’était une façon de savoir qu’elle était encore vivante émotivement. Je ne dirais pas qu’elle est en déni: elle sait très bien ce qu’elle ressent, mais elle n’accepte pas du tout certains de ces sentiments. Et voilà qu’à elle seule, Merime introduit une dynamique dans l’histoire seulement en se contredisant constamment. Ses contrastes ne sont pas intenses, comme une personne passionnée pourrait l’être par exemple, mais ça joue du chaud au froid, du rouge au bleu. Il y a aussi un moment, un sens, à ces revirements. Ce n’est pas aléatoire. Il y a une logique si on peut dire, ou du moins de la cohérence dans ses états d’âme. Ça n’est pas que pour le rythme narratif.

Le protagoniste qui se frotte le plus à Merime est son époux, Miliac. Il a longtemps été un mystère pour moi, étrangement, car c’est un des personnages les plus limpides que j’ai à présent. Je l’ai finalement compris ici où j’explique le coeur de notre rencontre — et quelle belle rencontre! Bref, pour sa part, Miliac porte en lui tout ce qu’il faut pour évoluer aussi. Depuis l’enfance, étant né au cas où son frère ainé et héritier ne survivrait pas le bas âge, il s’est senti très tôt et très profondément inutile. Non pas de trop, mais plutôt sans apport précis à donner au monde. Cette blessure le pousse constamment à l’altruisme, à chercher pour les autres une place où ils seront bien. Il comble chez eux ce qui lui manque et non seulement est-ce un trait marqué du personnage, mais aussi parfois un handicap. Il guérit chez les autres ce qu’il devra éventuellement guérir en lui pour pouvoir évoluer.

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Photo de Julian Santa Ana sur Unsplash

Le conflit interne par excellence est le dilemme. Je crois que le plus intense déchirement vécu par un personnage est celui de Vièle. Elle désire une vie de combat et en même temps elle a un besoin de s’épanouir en famille. Son opposition constante est la mort et la vie. Elle se retrouve souvent en position d’impuissance durant la guerre, ce qui la fera subir un choc post-traumatique. Elle côtoie la colère, l’insatisfaction, le sentiment de perte de contrôle sur sa vie. Ses hauts et ses bas sont les plus accentués et elle aura de plus en plus de mal à apprécier les faibles houles du quotidien — ce que son conjoint Loec chérit tant.

Lui, il est conservateur, dans le sens où il désire peu de changement. Lorsqu’il choisit son métier, sa compagne de vie, son entourage, il y demeure fidèle et constant. Il hésite longuement avant de choisir, il se résigne très tardivement aux événements qui perturbent son bien-être. Loec veut que les choses restent simples. Il devient son propre frein à l’histoire parce qu’il n’ose pas toujours suivre le courant. Ses déplacements évolutifs sont donc lents, mais probablement majeurs à chaque fois. Lorsqu’il bouge, il l’assume complètement et pour longtemps.

Même dans les histoires les plus simples, voire manichéennes à l’excès, un protagoniste intéressant demeurera toujours celui qui a des défauts, un petit quelque chose qui le rend incomplet. C’est ce léger déséquilibre des forces qui le rendra d’abord humain (ou humainement identifiable), ensuite crédible et capable de changement.

Quels ont été vos protagonistes préférés? Ont-ils une personnalité riche, nuancée? Et vos antagonistes favoris, sont-ils aussi recherchés? Vous avez des exemples à partager?

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Chercher des Noises

Ils sont malengueulés, vulgaires, grossiers. Ils sont claniques, phallocrates, misogynes. Et pourtant leur parole jurée vaut mille promesses et ils peuvent se dévouer complètement, totalement, à une cause. Les Noises, voisins du nord de Narbrocque, sont le sujet de ce premier volet sur les antagonistes.

Ils ne sont qu’une moitié du problème. Mes antagonistes, dans les Dissidents, se trouvent sur un axe d’un des thèmes principaux: le sexisme. J’ai développé deux points de vue opposés sur la question, deux extrêmes pour en faire le miroir l’un de l’autre, en fait. On pourrait penser que mes Noises sont typiques des méchants de Fantasy; société paternaliste, écrasant les faibles et les femmes, guerroyant pour des… noises. J’avoue les avoir faits grossièrement dans ce style au début, mais comme bien des idées qui mûrissent, ils se sont sophistiqués — même si ceci demeure un oxymore, en ce qui les concerne.

Pourquoi le mot «Noise»?

À l’origine, ce mot signifiait «bruit, tapage» (oui comme en anglais, étrange non? XD ) Et cette expression de «chercher des noises»… J’ai trouvé que tout ça leur ressemblait. Des hommes bruyants, arrogants, imposants, autant représentatif de leur énergie que de leur caractère. Oui, ils sont classiques en leur genre et si normalement de tels «méchants» m’auraient énervée par leur forme clichée à vomir, il faut les prendre dans leur contexte. C’est que leur parfait opposé existe aussi et Narbrocque se retrouve entre les deux. Les Bassates, les autres antagonistes du roman, seront discutés dans le prochain volet sur le sujet.

Lien que voici: Des Bassates et des hommes

Nuances, nuances

Les Noises sont un des extrêmes sexistes de l’axe thématique et ce simple détail culturel me permet de créer des frictions, voire carrément des incendies, avec les autres groupes de mon univers. Et s’ils se montrent rustres, ils ont aussi leur qualité. Oui, parce que des méchants juste méchants, c’est creux. Les Noises, une fois accrochés à une cause, peuvent tout faire pour sauver la veuve et l’orphelin (même si cet orphelin et cette veuve sont les résultats de leur système de valeur, oh douce ironie). Il y a, chez eux, la dignité extrême de tenir parole. La promesse noise est à prendre au sérieux; le déshonneur et l’ostracisme guettent celui qui parjure ce serment.

Dans le cour de l’histoire des Dissidents, deux Noises seront mis de l’avant. Rulem, chef des rebelles Les Pattes Blanches, et Vitenni (voir image), diplomate œuvrant à Narse. Rulem (alors là, on entend soit roulèm, roulam, roul’m, dur à dire à l’oreille d’un Narsque) n’apparait qu’au deuxième tome et est d’abord présenté comme un féroce guerrier, à un moment charnière d’un conflit opposant Narsques et Noises. Il permettra à l’offensive narsque de prendre le dessus parce que l’homme de guerre qu’il est voit très bien l’abus de pouvoir de son gouvernement sur son peuple et saisit aussi en ses voisins l’occasion de les joindre à sa rébellion. Il veut et réussira à faire tomber l’ancien régime pour prendre lui-même la tête et ainsi passer d’allié à opposant de Narbrocque. Doux-amer.

Troisième volet du sujet : Un seul adversaire, soi-même

Le jeune Vitenni, lui, est plein d’idéaux. Il croit sincèrement qu’une alliance avec Narbrocque règlerait les problèmes du monde, surtout si ce monde exclut les Bassates, adversaires séculaires. Il travaille à vendre sa Noise chérie, même aux femmes qui occupent le conseil de Narse, même à une souveraine. Il accepte comme il peut la position laxiste des Narsques sur les questions de rôles des sexes ou l’importance des «faibles» dans leur société. Il ne comprend pas tout, mais il essaie, oh il essaie. L’arrogance noise n’est jamais loin et le choc culturel ébranle même ceux qui s’y refusent. Vitenni, qui vieillira comme tout un chacun, portera l’espoir que Rulem lui inspire. Et qui sera sa déconfiture.

À quoi ressemble votre réflexion sur vos antagonistes, les adversaires de vos personnages? Y a-t-il plusieurs niveaux de contraires? Usez-vous de classiques, osez-vous jouer avec les attentes? Un merci très spécial à Feunart pour m’avoir donné l’idée de ce sujet.

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