Inclusion épicène non sexiste

Mars, mois de la francophonie

Il était une fois l’idée d’une écriture inclusive. Sauf que… elle était déjà là avant qu’elle soit là. Vous m’suivez? Il y a eu une prise de conscience en France dernièrement lorsque celle-ci lançait officiellement sa méthode inclusive et comme n’importe quoi lorsqu’il s’agit de langue et de son code, les discours se sont enflammés.

Pas d’hier, ni d’avant-hier

Le temps a coulé sur l’eau des ponts, les têtes chaudes ont respiré un peu. Et la Suisse, le Québec et la Belgique — même le Luxembourg — ont cligné des yeux. Euh. Je veux pas faire du France Bashing, mais l’hexagone était en retard sur ce coup-là. Et pis, c’pas comme si on écrivait pas déjà des (e) partout.

Dès les années 80, des propositions sur une écriture épicène circulent et ont effectivement été adoptées. Plusieurs pays ont fait leur recette. La raison profonde, au tournant du siècle, de ce besoin est plus que linguistique. Tout est toujours plus que linguistique, de toute façon, c’est pourquoi les questions de langue deviennent systématiquement polémiques au quart de tour et que les débats réchauffent les gorges.

À toutes les sauces

Je crois qu’il y a malentendu. On voit de plus en plus de textes qui se tâtent à cette écriture inclusive. Sauf que, la façon que je l’ai comprise, cette écriture est d’abord et avant tout utilisée pour les textes administratifs, légaux, officiels. Le but est de faire des textes clairs sur la question à qui s’adresse ce contenu. Lorsqu’un texte officiel stipule que citoyens et citoyennes doivent payer les taxes, c’est un peu pour dire que ni les hommes ni les femmes en sont exclus basé sur leur genre.

écriture épicène
Photo: Michael Prewett

C’est aussi un outil social pour ouvrir un peu les consciences au possible. Si on précise les infirmières et les infirmiers, c’est bien parce qu’on veut mettre l’accent sur les deux, qu’il ne faut pas présumer qu’il n’y ait qu’un genre au métier. Que ce cadre professionnel inclut tout le monde. Là, ça touche aussi la féminisation des titres, qui sont utilisés depuis fort longtemps aussi. Même officiellement, n’en déplaise à l’académie.

«Les textes suivis offrent suffisamment d’espace pour intégrer les doublets complets. Toutefois, étant donné que la rédaction épicène s’avère trop souvent mise de côté au profit du masculin générique par manque de place, l’Office québécois de la langue française juge que l’emploi des doublets abrégés est une option acceptable dans les contextes où l’espace est restreint.»

Banque de dépannage linguistique

Le malentendu est, je crois, que l’on pense que cette écriture doit être appliquée partout. Texte littéraire, texte manifeste, texte scolaire. Comme s’il nous était impossible de continuer comme avant. Il y a confusion entre l’importance de marquer la présence des femmes dans les textes officiels et celle de tous les jours.

Représentation de la femme

C’est pour redonner la place de la femme dans la société, dans ces zones officielles, dans les zones professionnelles et fonctionnelles que l’écriture inclusive a son importance. Lorsque l’on mentionne épicène, l’on insiste sur la notion que l’homme n’est pas le seul représentant d’une réalité sociale. C’est une recherche du neutre (architecte, secrétaire, spécialiste, mot sans conflit de genre), une attention à ne pas parler seulement d’un genre. Lorsque l’on parle d’inclusion, il est question, pour les mots à teneur genrée (agent, directrice, homme et femme d’affaire) de démontrer leur éventail complet, et non pas se restreindre à un seul genre automatiquement.

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Il ne s’agit pas de créer une forme neutre. Il ne s’agit pas (encore) d’y inclure d’autres genres non binaires. La forme docteur.e n’est pas neutre, elle est double. C’est une abréviation, un raccourci. Une forme technique pour des textes techniques. La langue sera toujours et avant tout orale. La forme écrite sera toujours un code approximatif de celle-ci. Directeur.trice, représentant.e, conseiller.ère sont imprononçables à moins de les dire séparément. C’est ça l’idée d’un raccourci.

Féminin amenuisé

Si on analyse le français, si on l’analyse vraiment avec un regard scientifique et non un paquet d’émotions et d’attendrissements liés à notre forme d’expressivité, on se rend compte que le français marque de moins en moins le féminin (et le pluriel, tant qu’à faire, mais passons pour cette fois). Nombre de e muet, nombre d’accords indistincts à l’oral, nombre d’oublis de la part des locuteurs (et si on me parle de paresse, je dois vous référer à la base ici même).

la chambre bleue /blø/, le camion bleu /blø/
la pomme que j’ai mangée /mãʒe/, le chocolat que j’ai mangé /mãʒe/
mon amie /ami/, mon ami /ami/

Est-ce à dire que la femme disparait? Ou est-ce à dire que les genres disparaissent. Parce qu’ici, si le féminin est effacé, c’est aussi que le masculin n’existe plus. Il y a une forme neutre, une forme épicène naturelle qui se construit peu à peu en français. Si on laissait aller un peu cette lancée, on serait émerveillé, je crois, par sa créativité.

Est-ce à dire que le féminin se plie au masculin? Que par défaut, le genre masculin est la forme normale à laquelle le féminin doit se soumettre encore et toujours? Ou est-ce qu’on oublie pas un peu que le genre grammatical n’a rien à voir avec la condition des individus qui parle une langue? Pourquoi le masculin serait la forme neutre et pas l’inverse? Par économie linguistique. C’est un phénomène courant, qui a forgé bien des langues et ce phénomène est récurrent. Autrement dit, il ne cesse de faire pression. Dire ami et non amieuh est une économie. Dire mangé pour manger, mangée, mangées, mangés est une économie très judicieuse et une manière de régulariser un verbe. La langue cherche naturellement à être efficace.

féminisation
Photo: sergio souza

Mais n’ayez crainte; tout ne se neutralise pas. On dit bien un enfant, une enfant, le docteur, la docteure, ce spécialiste, cette spécialiste. En français actuel (hello 21e siècle), la nécessité de conserver le féminin et le masculin demeure et pour cela elle est marquée de plus en plus que par le déterminant (défini, indéfini, possessif, toussa). Il n’est plus nécessaire, toujours en français actuel, de faire flexion à la fin des substantifs et des adjectifs pour maintenir les genres. Tout retombe sur le déterminant. Il en va de même pour le pluriel/singulier, c’est à dire à quel point ça n’a rien à voir avec le genre des individus en chair et en os.

Ce qui change en ce nouveau siècle est la nécessité des femmes de faire partie de l’histoire, de montrer leur présence dans les corps professionnels, dans les positions sociales, dans la société. De ne plus être ignorées, mises de côté, oubliées. Les femmes revendiquent la place qui leur est due. La féminisation des titres est l’exemple par excellence. L’écriture inclusive aussi. Nous existons et nous passons à l’histoire, voilà le message.

Je vous invite fortement à visionner le compte rendu de Linguisticæ à ce sujet. Sa rubrique vidéo date de bien avant l’officialisation des titres féminins par l’académie, mais le propos demeure d’actualité.

Et que le féminin l’emporte…

Peut-être en viendrons-nous à user de la forme féminine au sens neutre, général, comme l’a fait Vonarburg dans son très notoire Chroniques du pays des mères? Un féminin qui l’emporte sur le masculin. Encore cette idée de dominer (qui est d’ailleurs, dans ce livre, remise en question). Si reprendre sa place bafouée par l’histoire est de faire les mêmes conneries, je ne suis pas chaude. Si le féminin l’emporte, mais l’emporte réellement, ce sera d’arriver à ce point où le genre ne sera plus polémique. Ce sera ce moment où l’immense diversité des genres cassera d’elle-même la valeur que l’on accorde à cette catégorie. Que le féminin l’emporte avec lui.

Ceci conclut le dernier volet sur le mois de la francophonie. J’espère que vous avez aimé. Vous avez d’autres sujets qui pourraient être intéressants de décortiquer? Vous avez une opinion? Faites-moi-le savoir en commentaire!

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Quand les noix se réveillent

Mars, mois de la francophonie
8 mars, jour international des droits de la femme

Journée parfaite à double thème.

J’ai choisi d’utiliser auteure avec un e bien muet. Parce que j’en ai le choix, parce que j’en ai le droit, parce que j’en ai la possibilité. Qu’on aime, qu’on aime pas, qu’on préfère autrice ou auteur, qu’on trouve laid ou insipide ou rien pantoute1, qu’on… en vrai, on s’en fout. Le 8 mars, jour des droits de la femme et mois de la francophonie, que valent nos décisions linguistiques?

Académie de vieilles noix

Il était une fois l’Académie française. Dans un contexte où le français désirait tant tellement se montrer digne de sa mère latine (voir La rectification), l’Académie a vu naitre le jour sur elle. Son mandat: «La fonction principale de l’Académie sera de la  [langue française] travailler avec tout le soin et toute la diligence possible à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences.» wiki La vocation est belle. Oui, il fallait et il faut encore se donner un cadre de référence pour s’entendre sur les mots, leur usage et leur sens. Cependant, il s’agit ici de langue soignée, du registre plus prestigieux. Il ne faut pas s’y méprendre et considérer que tout ce qui est de l’ordre du quotidien, du familier, du régional soit aussi soumis à ce standard. Et surtout de croire que ces registres de langue soient illégitimes.

féminisation des titres

Y’a aussi le mandat de la pureté, on se le dira, qui est un peu défraichie et qui sonne très mal à notre époque. Pureté selon quoi? Que doit-on éliminer? Vous connaissez de bons vins qui soient sans impureté et qui soient buvables? Des thés, fromages, herbes? Des gens dont la lignée est pure, le sang homogène, sans handicaps, sans faiblesse, sans gamètes étrangers? Ça peut aller très loin.

Mon biais, vous l’aurez vite senti: je n’aime pas l’Académie. Vous voilà informés. Je ne l’a porte pas dans mon coeur parce qu’elle boude trop souvent les francophonies hors hexagone. Elle lève le nez sur les femmes, les régionaux, les langues secondes en français, les mots des cités, les mots du terroir. Elle est lente, elle est conservatrice.

L’Académie française a fait la une récemment. Dans sa grande sagesse séculaire, elle accepte enfin la féminisation des titres.

Ok. Bravo.

On vous l’avait pas dit? les gens l’utilisaient déjà depuis belle lurette. Depuis des décennies en fait, voir des siècles (si on écoute un peu ce que la Suisse a à dire sur le sujet en vrai.) Où est-ce que je veux en venir? Malgré mon biais bien gras contre l’Académie, l’important ici est de comprendre ce détail: l’usage gagne TOUJOURS. Oui, chaque fois, même si ça prend des siècles.

variation linguistique
Photo: Craig Whitehead

C’est comme les sentiers sur les campus. Un jour, quelqu’un finit par cimenter les chemins étudiants et rendre la route officielle et digne d’entretien. Les gens vont toujours faire à leur tête. Même s’ils sont rebelles et dépravés de ne pas suivre ce que l’architecte a prévu pour eux. (L’architecte qui pourrait être une femme, tavu, mot neutre par excellence!) Le pavé officiel est la langue soignée. Les sentiers de terre tapée sont la langue quotidienne.

Un seul mot pour les contrôler tous

Il y a cette rumeur en français, cette insidieuse perniciosité à croire qu’il n’y a qu’un mot et un seul qui doit prévaloir au détriment des autres. Que les synonymes ne sont jamais parfaits, qu’il va éventuellement falloir choisir de toute façon. Vous vous souvenez de chocolatine et pain au chocolat? Douloureux souvenir, j’en conviens. Mais voilà. Ma question est pourquoi choisir? Pourquoi pas les deux. Simultanément. Selon l’inspiration du moment, ou la région, ou l’instruction, ou la nuance que chacun veut bien choisir.

synonymie
Photo: 浮萍 闪电

Les droits de la femme sont ceci (en gros): avoir le droit de choisir. Chocolatine, autrice, tuque, girafer, mère, polygame, vierge, cheveux courts, poils, voile… même si vous n’êtes pas une femme. Plus nous étudions la nature, plus nous apprenons que sa force, sa vitalité, vient du fait qu’elle est hétérogène. La diversité maintient la vie. C’est fort. C’est même la raison profonde de cet article.

Auteure autrice

J’ai donc choisi auteure, e muet bien frappé. Pourquoi, principalement parce que dans mon pays, il prédomine. Je boude autrice? Pas du tout. J’aime autrice aussi parce qu’il porte franchement sa féminité dans sa sonorité. J’aime auteure parce que la sienne est subtile. Je pourrais dire auteur tout court en fait, ce n’est pas tant grave. Je pourrais un jour décider de me dire autrice, ou dire les deux, ou rien pantoute. Moi, femme émancipée, libre de mes choix et assez intelligente pour être une personne autonome, je peux, merde, changer d’idée? Oh. My. Gode(miché). Où s’en va le monde.

Je ne crois pas que le débat de l’égalité s’y trouve. Pour ma très grande part, je suis d’accord avec Linguisitcae lorsqu’il suggère qu’une société qui n’a plus besoin de marquer le genre dans sa langue est souvent une société qui est inclusive (j’ai perdu la source exacte, priez pour moi). Voilà. Ce qui m’amène à vous parler du prochain article qui portera sur l’écriture inclusive… mais pas tout de suite.

Il n’y a pas de polémique à savoir ce qui devrait être gardé ou non. La question est: pouvons-nous laisser les femmes, adultes émancipées et indépendantes de pensées, choisir ce qu’elles veulent? Les préférences personnelles ne sont pas des arguments contre les autres. Ils sont des préférences. Inutile de rabaisser les choix de l’autre pour faire valoir les siens. Les femmes vont choisir ce qu’elles veulent. Point. Sans e muet.

Article connexe: Glottophobie et pis quoi encore?

Comment avez-vous pris la nouvelle de l’Académie? Est-ce que vous trouvez la réaction des gens, peu importe leur opinion, raisonnable, inquiétante ou non avenue? Comment voyez-vous le français du 21e siècle, quelles tendances, quels changements majeurs?

Billet suivant: Inclusion épicène non sexiste

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1 pantoute: (souvent pour renforcer une autre négation) Du tout, pas du tout, aucunement, absolument pas. 1880 d'après la prononciation de pas en tout. -- Dictionnaire en ligne Usito, Consulté le 1 mars 2019 https://www.usito.com/dictio/#/contenu/pantoute.ad

La Rectification, ça gêne tout le monde

Mars, mois de la francophonie

J’utilise l’orthographe rectifiée. Certains pleurent, certains ne voient rien aller. J’en fais usage en pleine connaissance de cause pour l’avoir étudié et mise en perspective avant de la choisir. Je ne ferai pas de plaidoyer en sa faveur. Je ne cherche pas le faux débat. Il y a quelque chose de sous-jacent à la polémique de cette orthographe qui me pousse à en parler dans mon blog. Les gens n’aiment pas être rectifiés.

Il était une fois la langue françoise

Issu du latin vulgaire — comme dans « langue de la plèbe » — mélangé au gaulois dans ses fonds marins presque imperceptibles et saupoudré de francs barbares, le français est né un beau jour où les gens se sont dit : mais en fait, quelle langue on parle maintenant? C’est plus ni trop l’une ni trop l’autre, c’est quoi?

Détail de la tenture de David et Bethsabée RMN.jpg
Détail de la tenture de David et Bethsabée

Pour affirmer parler un langage différent de ce cher latin dans la bonne société, il a fallu prouver la dignité et la légitimité de cette langue populaire. Pour pouvoir justifier l’utilisation de cette langue, il a fallu lui donner une valeur de bonne société. Il a fallu déterminer sa paternité. S’ensuit une course folle à l’étymologie (et toutes ces lettres muettes qui nous le rappellent) qui démontrait sans conteste que le latin (ou le grec, hein) était derrière ces mots fabuleux et que leurs nouvelles formes étaient d’un génie si génial que la génétique latine ne pouvait produire aucune autre progéniture si honorable. Bref, le français souffrait déjà d’insécurité. Lorsqu’on est sûr de nous, on n’a pas besoin de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit.

Centre centralisateur

Or, cette protolangue française toute jeunâsse, elle était plutôt multiple. Chaque région et chaque ville et chaque patelin avait sa forme particulière. S’il y avait des ressemblances, il y avait aussi des variations. Oh mot tabou. Pardon. Il y avait des patois, des dialectes qui n’étaient pas ceux de Pâââris. Car Paris fut toujours la capitale de la langue française, du moins, en sa forme actuelle. Et elle l’est encore. Et elle est l’unique. Je ne suis pas sure de ce que j’avance, mais je crois que c’est une des rares langues qui n’ait jamais changé ou diversifié son centre d’influence.

Les anglophones ont Londres, New York, Los Angeles, Sydney. Les hispanophones ont Madrid, Barcelone, Mexico, Buenos Aires. Les francophones ont Montréal, Genève, Bruxelles, nenni. Paris. Ce n’est pas pour en enlever à cette grande ville d’une importance historique, mais c’est surtout que côté variations, pardon, options, on ne s’en est pas permis beaucoup.

Photo de Léonard Cotte sur Unsplash

Donc Paris donne le ton. Et ce sans interruption pendant des siècles (bah, elle est bien la mère de la langue française après tout). Et pour avoir conquis le territoire français, puis une partie du monde, il a bien fallu s’imposer. (Parce que lorsqu’on est insécure, on veut changer les autres pour qu’ils reflètent notre grandissime légitimité.) Histoire courte, le français a primé au cout des autres variations, pardon, des autres variétés, encore pardon, des autres jargons pseudofrançais.

Article relié: Glottophobie et pis quoi encore?

Qu’on leur coupe la tête!

Révolution, restauration, contre-révolution. Bref, bref, bref. L’effet sur le langage a été de se débarrasser de ceux qui imposaient leur façon de parler pour se ramasser avec ceux qui tentaient les imiter par prestige mais euh, non, ils sont plus prestigieux, on les a creuvés, comment on va parler merde?!?! Bah t’as vu, à l’écrit y’a un « l » , faut surement le prononcer? Et pis là y’a pas de circonflexe, donc ça doit être un «o» court. Voilà, l’écrit nous sauve! Nous savons perler notre belle langue, celle des lumières!

Au lieu d’ajuster l’écrit.

Ce qu’il en reste

Un profond besoin de nous inscrire dans le temps, une nécessité de légitimité. Maitriser la langue comme elle l’est à l’écrit est prouver que nous sommes instruits, éduqués, cultivés. Donc, que nous avons une valeur sociale. Qu’advient-il lorsque tout le monde a droit à l’éducation… et que même à ce moment, les cancres grammaticaux existent?

rectification orthographique
Photo : Syd Wachs sur Unsplash

Des paresseux d’esprit, des faiblards. Comment peuvent-ils rater de telles règles, elles sont apprenables (mot inexistant, vous n’avez rien vu). Moi, j’ai fait l’effort. Moi, j’ai le mérite. Moi, j’abaisse l’autre pour me sentir plus haut. N’est-ce pas encore une forme d’insécurité?

Ces règles — basées la plupart sur des prouesses assez farfelues avouons-le — nous ont été inculquées, injectées dans le cerveau, gravées au couteau. Quoi de plus déstabilisant que de voir une faute (très judéo-chrétienne d’ailleurs, cette idée de faute), quoi de plus valorisant que de savoir corriger? La francophonie au complet est conditionnée par cette insécurité. Chiens de Pavlov, nous sommes devenus.

Faux débats et diversions politiques?

Je ne fais pas de faux débats. Ceci n’est pas un combat, mais une observation. Ces polémiques font couler beaucoup d’encre puisque chaque âme porte son identité dans sa langue. Ça touche à la fibre même de notre capacité à nous exprimer. Certains profitent de ces envolées rhétoriques pour éloigner des sujets plus chauds et plus urgents, comme l’écologie, les injustices sociales, le capital mal réparti. Il est peut-être temps de se demander pourquoi la disparition d’un simple et unique accent circonflexe nous enflamme autant et nous rend si aveugles au reste?

Monter aux barricades pour des pacotilles. Photo de Hasan Almasi sur Unsplash

Insécurité linguistique. Nous nous sommes enlevé le droit de modifier à tout vent notre langue, parce qu’au fond de nous, nous ne nous sentons pas légitimes de le faire. Oui, des néologismes sont acceptés tous les jours, mais pourquoi acceptés? Par qui? Quel rituel un mot doit-il affronter, quelle initiation, bizutage doit-il franchir? Qui a le droit de donner une valeur acceptable à un mot et qui ne l’a pas? Vous remarquerez vite fait que les mots venant de la haute société passent comme dans du beurre et que ceux de la plèbe sont pointés du doigt, que ceux d’un seul arrondissement parisien ont un passe-droit et que ceux des étrangers, surtout hors France, ont besoin d’être d’abord considérés par les Grands. Valeur sociale. Les mots n’ont pas de valeur en eux-mêmes. Un mot peut donc être jetable, recyclable, à la mode et désuet à la fois. Les mots du quotidien n’ont pas à subir la rigueur du langage prestigieux. Ce n’est pas leur fonction.

Lorsque l’accent circonflexe est optionnel dans un mot, lorsque la marque du pluriel n’est pas requise, lorsque le e féminin disparait de l’écrit et que les participes passés deviennent invariables, la planète francophone hurle. Parce que ça fait mal de lâcher prise. Parce que c’est souffrant de changer. Parce que nous sommes conditionnés à détecter ce qui est variable. Pardon, mot tabou. Ce qui est différent de l’homogénéité établie.

Lorsque les élèves ne passeront plus une année scolaire sur une seule et unique règle grammaticale, ils pourront étudier davantage l’écologie, les technologies propres, les innovations culturelles et être au même rythme que les autres pays, sinon mieux. Paresse? Le système d’éducation est comme le cerveau, il déteste les trous qui servent à rien. Libérer du temps pour focaliser sur ce qui compte concrètement, est-ce vraiment un faux débat?

Normes et hétérogénéité

Est-il à craindre une désobéissance sociale, que par ce relâchement — celui de ne plus s’angoisser des transformations du langage — toutes les fibres de la société actuelle s’effondreraient? Oui, il faut garder un standing, il faut avoir une norme qui demande de se dresser plus droit, de se raffiner et chercher à mieux paraitre, de se dépasser. Cette norme n’est pas en danger, elle sera toujours là puisqu’elle l’a toujours été. Mais elle change.

Vous, les pères et les mères de tous les pays,
Ne critiquez plus car vous n’avez pas compris.
Vos enfants ne sont plus sous votre autorité.
Sur vos routes anciennes, les pavés sont usés.
Marchez sur les nouvelles ou bien restez cachés
Car le monde et les temps changent.
Le monde et les temps changent,
original de B. Dylan,
adaptation française de P. Delanoë et H. Aufray
interprétation de M. Séguin

Les libertés individuelles sont en expansion, les définitions se raffinent, tout se décortique en ce qui concerne nos identités. La recherche de l’homogénéité des communautés est sur un déclin, nous voilà dans une ère d’hétérogénéité. C’est un cycle, une phase sociétale.

Les normes sont-elles fixes? Source photo: ladepeche.fr

Qu’est-ce qui est mis en valeur de nos jours? L’autorité, l’obéissance, la convention sociale? Ou avons-nous une préférence pour ce qui est plus convivial et familier, plus décontracté ou sans protocole. Il suffit de comparer les vêtements d’il y a un siècle avec aujourd’hui pour comprendre ce changement. Nous tendons vers la multiplicité des formes. Est-ce que la régression du vouvoiement est signe d’une plus grande absence de respect, ou est-ce un besoin de sentir que les gens qui nous gouvernent sont dans le même bateau, que nous vivons les mêmes choses? La notion de respect elle-même aurait muté.

Tout changement social s’inscrit dans la continuité. Il n’a jamais d’aboutissement, de finalité. La langue est un vecteur social. La langue n’a donc jamais de forme définitive: elle est en perpétuelle évolution malgré les freins que l’on voudrait lui donner. Qu’est-ce qui nous rassure tant à vouloir la mettre sous cloche de verre? Avons-nous si peur des prochaines générations et ce qu’ils en feront? N’avons-nous pas aussi fait retourner nos ancêtres dans leur tombe?

Mauvaise presse et grande incomprise

L’orthographe rectifiée a mauvaise presse. Laxisme, paresse, facilité. Tous les maux que l’on balance toujours à la jeunesse, peu importe l’époque. On décrie les comportements de l’autre lorsque la compréhension de ses actes nous dépasse. Je vous demande à vous, lecteurs, non pas de vous convertir, mais de comprendre cette réforme orthographique sans la juger.

Je sais que je ne sais rien
— Socrate

Apprendre une nouvelle norme, connaitre deux orthographes coexistants, prendre le temps d’analyser pour soi la proposition de cette réforme et de l’évaluer selon sa réflexion. Se remettre en question veut aussi dire défaire les assises de nos connaissances et se restructurer. Faiblesse, facilité, paresse? Rien n’est plus difficile que le changement. Ne vous fiez pas aux fausses rumeurs (éléfant?), ignorer les idées reçues (des chevals, vraiment?) à son sujet. Faites votre propre idée sans le poids du jugement né de notre insécurité à tous.

Un petit lien pour commencer: Banque de dépannage linguistique

Le mot « rectifié » est peut-être mal choisi, en ce sens où il y aurait une correction à faire, il y aurait une faute à rétablir, une erreur depuis des générations. Ce sentiment de commettre la faute est vieux. Ayez pitié de nos péchés. Rectifier veut aussi dire: ajuster le tir. Notre insécurité nous rend parfois paranoïaques: l’orthographe rectifiée n’est pas une attaque.

Ne tuez pas le messager

Est-ce que cet article vous choque? Est-ce que nos différences d’opinions vous enflamment? Si c’est le cas, mieux vaut se demander pourquoi, au fond, est-ce que ça éveille autant de passion. Un besoin de mérite, une reconnaissance de l’effort d’avoir su maitriser le niveau prestigieux du langage tel que les normes actuelles le dicte? Que cet apprentissage n’était pas vain? Soyez fiers de vos acquis, là n’est pas la question. Ça n’a jamais été le cas. Nous sommes dans une époque aux facettes multiples, aussi variée que ne l’est la nature elle-même (et ça lui réussit plutôt bien, non?).

p.s. Avez-vous décelé tous les mots rectifiés de ce texte? (Il y en a que 9 sur 1924 (0.46%), le reste sont de vraies coquilles.)

Prochaine billet: Quand les noix se réveillent

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Glottophobie et pis quoi encore?

La glottophobie est cette chose gluante dans la bouche qui consiste à se moquer de l’accent de quelqu’un, de ses expressions ou de dénigrer d’une quelconque façon la manière dont un locuteur parle une langue si elle s’éloigne trop du modèle idéal mise en avant par des gens qui parlent — ce qui fait beaucoup de monde, disons le — une forme aléatoirement sélectionnée au fil des ans comme LA forme utopiquement souhaitable en «bonne» société. Ça veut dire quoi? Qu’on n’entend pas un journaliste poitou dire les nouvelles avec sa coloration locale, qu’on ne tolère pas un redneck sans le faire passé pour un congénital à l’alcool de bois, ou un haïtien qui ose dire que son créole est une vraie langue oui oui pour de vrai, complète et autonome et belle.

Merde, encore une autre connerie qui faut pas relever parce que les gens sont tous trop moumounes pour recevoir leur vérité en pleine face?

Non.

Article complémentaire De l’importance des jurons

Cette glottophobie n’est rien d’autres qu’un exemple de plus du même phénomène: celui de dénigrer autrui — peu importe le prétexte — dans le but unique de se montrer meilleur. Et c’est ça le problème de base. Sexisme, racisme, âgisme, homophobie, transphobie, glottophobie, acculturation, discriminations variées sur les handicapes, la religion, les hormones et les cheveux pliés en quatre… C’est se donner cet air de supériorité par rapport à un facteur x dans un contexte y. Personne ne remplit ce critère. Toute vie dans l’univers, toute, est d’une incroyable variation exponentielle. C’est la clé de sa réussite. La vie persiste peu importe la manière, le véhicule ou l’individu. Comprendre que cette variation est cruciale, c’est comprendre l’univers. La vie doit persister, c’est son but.

Mais où placer son identité dans tout ce chaos? Plus il y a des définitions détaillées et plus on se demandera quelle nuance est la plus appropriée pour sa personne et jusqu’à quel point est-ce important. Ça, je sais pas trop quoi en dire. À chacun, j’imagine de décider, tant que l’identité ne se fait pas dans la survalorisation de l’ego et le deni de l’autre, j’imagine que tout est bon?

Sans nécessairement être un thème central dans mon roman des Dissidents, il m’a semblé important de parler dans cet article de la discrimination. C’est un sujet omniprésent qui est posé, regardé sous quelques angles sans pour autant en faire une morale. Tout personnage peut véhiculer un préjugé, certains y réfléchissent, d’autres s’y bornent. Je n’offre pas de réponse sinon une observation de l’humain. Cependant, ici dans cet article, je me permets mon opinon. Et les classements rigides et les utopies, ils se dystopient.

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