Prendre rendez-vous avec son personnage

La première idée que j’ai eu envie de suivre sur mon roman était une histoire d’amour, ce qui m’étonne de moi-même puisqu’en général, je n’écrivais pas ce genre d’histoire. J’avais cette question en tête : si, après avoir connu et perdu le grand amour de sa vie, on le rencontre à nouveau, qu’est-ce qui peut arriver? Peut-on le croire, le craindre, le nier ou le vivre pleinement tout simplement? Ce déroulement est tombé sur mon personnage de Merime, femme hermétique — oui plus que moi — qui à un point de l’écriture refusait carrément de me répondre.

Article complémentaire Réécrire, c’est pas chômer

Alors, en toute auteure que je suis, épier son quotidien ou lire le malstrom de ses pensées ne suffisait plus. La piéger l’aurait antagonisée davantage. Il me restait donc la bonne foi: j’ai pris rendez-vous. Je ne pensais pas la rencontrer à toutes ses époques…

J’ai accepté cette rencontre dans un lieu neutre. Pas dans son étude où elle peut diverger vers ses archives, ni chez elle où la besogne l’attend. Pas chez moi. Non, pas chez moi. Le décor contemporain la distrairait trop. Juste penser à la magie d’une ampoule électrique… J’ai donc choisi cette roche-là, lissée par les glaces et chauffée au soleil. Elle aura les pieds dans le sable de son bercail d’adoption.

Les moustiques assoiffés sont raflés par les bourrasques et sur ma gauche, à la limite de ma vision, je vois le feu de sa chevelure. Merime est jeune, comme au début de l’histoire et tellement sur ses gardes. Le dos roide, l’œil alerte à la moindre attaque. Elle sait trop ce que je cherche. « Merime, il va falloir m’en parler bientôt. J’ai une réécriture à faire. » Elle ne bronche pas. L’absence de politesse ne la choque pas, elle préfère, même, ce début sans détour.

Elle inspire sèchement et seul un doigt se tend. « Il fait partie du temps d’avant et n’a rien à voir avec ton histoire. » Son accent roulé aux vocables ronds me fait sourire. Est-ce celui de ma grand-mère ? Il y a si longtemps, je ne sais pas… Son argument est vieux. « Il t’affecte encore et déteint sur toute ta vie.
— Il m’a affectée longtemps, c’est vrai. » Sa voix est soudainement décontractée et son visage usé, des mèches blanches marbrent sa chevelure plus sobre. Elle est plus âgée que moi, peut-être de cinq années, elle glisse sur le temps sans jamais me répondre. La même fuite. « Il a pas d’importance.
— Tu m’as déjà dit ça. C’est tout ce que tu m’dis, toujours. Alors pourquoi lui avoir laisser plus de place qu’il ne devait ? C’est le père de tes deux ainés, tu le vois dans les yeux de Fhélly, toute ta vie, tu le vois. Il n’est pas rien pour avoir fait de toi un mur. » Elle se cabre et la jeune femme renfermée se redessine. Ses traits sont plus tendus que la femme âgée.

Je n’ai pas le doigté de Miliac. Elle n’a surtout pas la même attente envers son auteure qu’envers son dernier mari. Je souris, amusée, puisque je sais exactement son ressenti pour lui. Je la vois déglutir de désapprobation puis regarder la mer fusionner un ciel sur terre. Le temps passe sur elle comme tant de sel. Merime mûrit encore un peu, mais moins que tantôt. Fin trentaine, épuisée, hagarde et je sais ce qui mine son tourment. Je voudrais lui dire que tout passe, tout se replace. Ce moment dans sa vie l’a rend plus ouverte, facile à percer. Je la laisse s’effriter devant moi.

« Il n’avait rien de particulier, tu sais, quand j’y repense. Un gentil garçon, rêveur ambitieux, mais sans fortes vagues. Si facile à oublier… » Un regret se larme au bord de son œil. « Si facile… Trois années à m’accrocher à lui et puis, tout juste quelques mois avec un nouvel homme… il s’effaçait. Je me suis enragée. Contre moâ-même. J’lui avais tant juré l’incroyable force de mon amour. Que valait mon sentiment ? Que valait aussi ce nouvel attachement ? » Merime couve un rire soudain dans sa gorge et puis la brise maritime use sa peau un peu plus, fait givrer ses mèches auburn. Toute sa tignasse de feu se ternit jusqu’à la blancheur.

Je la rencontre en vieillesse. Veuve à nouveau. Les mains tordues par les nœuds du temps. Il demeure dans son regard absent le noir abyssal de ses iris. L’œil ne change jamais. Je sais sa mémoire défaillante, mais elle semble me visiter à un moment lucide. « J’ai jamais su faire confiance à mes ressentis. Oh à présent, je les cueille tous comme ils sont, mais autrefoâs, ça m’faisait biaucoup peur. Parce qu’on n’a pas contrôle, tu voâs ? On fait ce qu’on croit du monde. On est tous ainsi maladroâts. » La vieille dame sourit puis le temps de cligner des paupières, elle s’ébahit devant la mer nouvelle. Une enfant, un tout premier regard naïf sur les flots. Je la vois alors s’égarer dans sa sénilité.

Et elle reprend ses couleurs comme un feu à l’écorce. Ses lèvres se regorgent de chaleur, ses cheveux s’enflamment. L’œil noir, fixé sur moi. Elle a la fin vingtaine. « Je veux pas perdre la capacité de ressentir autant. Je ne veux pas le perdre, lui, celui qui m’a montré que j’étais possible. De chair, de passion, de sang.
— C’que tu vas revivre avec ton nouveau mari, que je lui souligne. Qu’est-ce que tu m’racontes ?
— Mili ? Mili lui, il m’a fait peur. Dès nos débuts, précise la trentenaire. J’ai pressenti la même mutilation de l’âme. Mais surtout, surtout si j’ai eu autant de souffrance pour un homme tout compte fait assez… futile, Miliac m’annonçait bien pire comme écharnage. Alors j’ai mis mon défunt mari entre nous pour jamais oublier. M’accrocher à lui me faisait croire que j’étais vivante.
— J’étais sotte, quelle perte de temps, termine la femme grisonnante. » Merime se lève et marche sur la rive. Les empreintes dans le sable se changent à celles d’une enfant.

Avez-vous déjà donné rendez-vous à un de vos personnages? Est-il seulement venu? Est-ce que certains s’invitent sans même se préoccuper de vos obligations quotidiennes?

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Mois de boréale, à Narse

Ma sœur,

J’ai vu Narse pour la première fois à peut-être une demi-lieue de distance. J’étais sur la petite plaine en bord de mer, là où a eu lieu mes fiançailles, et je n’avais d’yeux d’abord que pour l’énorme plat vertigineux de la mer. Grise comme le ciel d’hiver la surplombant. C’est lors de notre approche vers Narse que celle-ci est apparue dans la grisaille violacée de l’après-midi, juste avant la pénombre du soir. Une cité emmurée, juchée sur une colline douce face à la haute marée.

L’atmosphère du ciel si basse, on sentait le fumet rassurant de tous ses foyers allumés. Narse porte l’épice sucrée du métrié — tu sais, le feuillu tardif de cette région — et à la fois le sel et le varech tout entier de la mer. L’hiver commence et déjà, on peut voir la neige enlacer chaque demeure. J’ai senti une grande cohésion commune ici, une entité.

On dit qu’il y a autant qu’un millier d’habitants! Cette cité me parait immense à m’y perdre. Les rues se croisent comme des racines, les yourtes de pierres et de bois sont disposées comme une semence lancée en l’air. Si organique, étrangère à Bord-Loppe avec ses compartiments carrés, bien cordés sous le roc. Il y a comme un éternel vent qui fait onduler les passerelles de la garde, étendues partout au-dessus des habitations. Je crois que la marée berce une éternelle laisse de mer dans cette cité où tout semble se mélanger.

On entend le port à toute heure. Le chant oscillant des goélands tout autant que celui des marchands qui encombrent le quai. Il y a un premier petit marché en bas, sur le port, là où les pêcheurs sur glace vendent leurs poissons d’hiver. Mais la criée se trouve dans les murs, avec des artisans, des tissandiers, couturiers, cordonniers, une criée comme partout ailleurs, mais si vaste! Je la crois proportionnelle à la cité. Narse est après tout une grande place commerciale qui en a fait un pilier économique dans la région, puis un centre politique.

La grande bibliothèque de Narse impressionne autant par son envergure que son architecture. Elle est coiffée d’un dôme où d’immenses fenêtres font pénétrer la lumière en toute saison pour le travail des copistes. Je n’ose encore y mettre pied. Je ne suis pas prête à rencontrer autant de livres, de parchemins et d’archives. Cette histoire que la bibliothèque conserve n’est pas encore la mienne. Il faudra du temps. Il me faudra du temps.

Je n’ai pas encore tout vu du choffre de Narse — ce bâtiment où le gouvernement siège sur la Narse et Corldame. Et bientôt Sanglefroy, il faudra bien se faire à l’idée. Le choffre est encore plus entrelacé que la cité. Des corridors partout en tout sens, des étages sans accès logique! Il n’y a que la salle commune qui fait sens, là où les étrangers et les voyageurs, les pauvres ou les simples passants s’attardent pour la croute et la couche. Cela me préoccupe de devoir apprivoiser un tel endroit avant de pouvoir bien faire mon travail de représentante et conseillère.

Narse me trouble. Je me suis sentie presque nauséeuse en ses rues. Ou était-ce l’angoisse de changer toute ma vie?

Ta sœur déracinée,

Merime à’Saël de Sanglefroy

Autres correspondances

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Mois de mourante, entre Sanglefroy et la Narse

Ma chère sœur,

J’aurais dû attendre le printemps. Non pas que la première rencontre avec l’homme que je vais épouser me perturbe, mais c’est la route qui est de plus en plus mauvaise. Les orignaux arrivent à peine à fendre les lames de neige. Fhélly a dû se résoudre à rester près de sa mère — et surtout sa sœur — dans le traineau. Mon petit garçon fait pitié, tu devrais le voir. Des rafales de neige retombent sur nous et les chaudes fourrures ont peine à nous isoler. Il faut parfois les renverser pour déneiger l’habitacle.

Il aime marcher avec la garde et poser des questions. Il ne m’interroge plus trop sur la raison de notre départ, comme s’il avait tout bonnement accepté. C’est Ilissia qui m’en veut, je crois. Je sens son regard, tu sais, celui qui juge sans avoir encore vécu? Celui de sa tante. Elle a vraiment ton regard et une part de toi me rassure si loin de chez moi. Enfin, mon ancien chez moi, comme tu sais.

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Le fleuve s’est glacé depuis trois jours. Nous le suivons depuis un peu avant Beschevet et même s’il est plus large ici, la glace s’est imposée. Bientôt, nous verrons des ponts de glace. Je n’en ai jamais vu d’aussi longs. Ça en est presque troublant. Il ne s’agit pas de traverser une rivière à gué! Les gens sont audacieux, lorsqu’on y pense, oser faire des sentiers d’une rive à l’autre sur de l’eau gelée.

Oui, j’aurais dû attendre le printemps. Je ne voulais pas le souci de retarder encore cette alliance, mais vois-tu, il me semble que j’aurais dû correspondre avec lui. Ne lève pas les yeux au ciel. Tu avais raison. J’aurais pu tenter d’établir un début de communication. Je m’approche d’un inconnu dans une cité si loin de ma contrée natale… Vais-je aimer la mer, tu crois ? Vais-je être capable de m’y faire?

Je n’ai qu’à observer Ilissia qui me scrute ou Fhélly et son sourire encore naïf. Je sais que je dois le faire. Protéger Sanglefroy, mais surtout, garder mes enfants loin de ces escalades de conflits. Je les sens si terribles. Ai-je fui? Dis-moi, ai-je simplement pris peur?

Ta grande sœur sur la route inconnue,
Merime à’Saël de Sanglefroy

Article supplémentaire correspondances

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Photo à la une de Nathan Dumlao sur Unsplash