Un seul adversaire, soi-même

Il n’y a pas de conflits sans adversaires et pas d’histoire sans conflits. J’ai déjà abordé les ennemis classiques de mon roman Les Dissidents de Narbrocque, dont le premier volet est ici I. Chercher des Noises et le deuxième ici II. Des Bassates et des hommes. Voici le troisième et dernier article sur les antagonistes et assurément le plus intéressant. Il s’agit de l’antagoniste interne au protagoniste, celui qu’il porte en lui.

Pour qu’il y ait une sensation d’avancement dans une histoire, les personnages doivent évoluer. Ils partent du point A et vont au point B et ce chemin les force à changer, en mieux ou en pire — si on suit une voie plus manichéenne — mais juste changer suffit. Les situations les confrontent à leurs peurs, leurs désirs, leurs angoisses. Tout comme dans la vraie vie, ils peuvent se remettre en question ou choisir d’ignorer les signaux qui leur renvoie l’impératif de modifier quelque chose. Je crois sincèrement qu’un bon protagoniste est d’abord et avant tout son meilleur antagoniste. Ce qui est très commode, car ça nous donne un 2 pour 1 tout inclus et que le conflit nécessaire à l’histoire est en format portatif avec le héros, formule clés en main.

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par Cristian Newman sur Unsplash

Pour ce qui est de la reine (ou ryale, pour faire narsque!) des conflits internes, je pointe systématiquement Merime du doigt. Déjà, ma rencontre avec elle était assez houleuse, elle m’a souvent laissé l’impression d’aimer le tiraillement interne parce que — pour elle — c’était une façon de savoir qu’elle était encore vivante émotivement. Je ne dirais pas qu’elle est en déni: elle sait très bien ce qu’elle ressent, mais elle n’accepte pas du tout certains de ces sentiments. Et voilà qu’à elle seule, Merime introduit une dynamique dans l’histoire seulement en se contredisant constamment. Ses contrastes ne sont pas intenses, comme une personne passionnée pourrait l’être par exemple, mais ça joue du chaud au froid, du rouge au bleu. Il y a aussi un moment, un sens, à ces revirements. Ce n’est pas aléatoire. Il y a une logique si on peut dire, ou du moins de la cohérence dans ses états d’âme. Ça n’est pas que pour le rythme narratif.

Le protagoniste qui se frotte le plus à Merime est son époux, Miliac. Il a longtemps été un mystère pour moi, étrangement, car c’est un des personnages les plus limpides que j’ai à présent. Je l’ai finalement compris ici où j’explique le coeur de notre rencontre — et quelle belle rencontre! Bref, pour sa part, Miliac porte en lui tout ce qu’il faut pour évoluer aussi. Depuis l’enfance, étant né au cas où son frère ainé et héritier ne survivrait pas le bas âge, il s’est senti très tôt et très profondément inutile. Non pas de trop, mais plutôt sans apport précis à donner au monde. Cette blessure le pousse constamment à l’altruisme, à chercher pour les autres une place où ils seront bien. Il comble chez eux ce qui lui manque et non seulement est-ce un trait marqué du personnage, mais aussi parfois un handicap. Il guérit chez les autres ce qu’il devra éventuellement guérir en lui pour pouvoir évoluer.

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Photo de Julian Santa Ana sur Unsplash

Le conflit interne par excellence est le dilemme. Je crois que le plus intense déchirement vécu par un personnage est celui de Vièle. Elle désire une vie de combat et en même temps elle a un besoin de s’épanouir en famille. Son opposition constante est la mort et la vie. Elle se retrouve souvent en position d’impuissance durant la guerre, ce qui la fera subir un choc post-traumatique. Elle côtoie la colère, l’insatisfaction, le sentiment de perte de contrôle sur sa vie. Ses hauts et ses bas sont les plus accentués et elle aura de plus en plus de mal à apprécier les faibles houles du quotidien — ce que son conjoint Loec chérit tant.

Lui, il est conservateur, dans le sens où il désire peu de changement. Lorsqu’il choisit son métier, sa compagne de vie, son entourage, il y demeure fidèle et constant. Il hésite longuement avant de choisir, il se résigne très tardivement aux événements qui perturbent son bien-être. Loec veut que les choses restent simples. Il devient son propre frein à l’histoire parce qu’il n’ose pas toujours suivre le courant. Ses déplacements évolutifs sont donc lents, mais probablement majeurs à chaque fois. Lorsqu’il bouge, il l’assume complètement et pour longtemps.

Même dans les histoires les plus simples, voire manichéennes à l’excès, un protagoniste intéressant demeurera toujours celui qui a des défauts, un petit quelque chose qui le rend incomplet. C’est ce léger déséquilibre des forces qui le rendra d’abord humain (ou humainement identifiable), ensuite crédible et capable de changement.

Quels ont été vos protagonistes préférés? Ont-ils une personnalité riche, nuancée? Et vos antagonistes favoris, sont-ils aussi recherchés? Vous avez des exemples à partager?

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Armes, symboles et vieilleries

Lorsqu’on travaille sur un long projet, il n’est pas rare de devoir prendre des pauses de l’écriture tout en y restant connectée par tous les moyens possibles. Certains font des illustrations, des drabbles, des nouvelles « hors-série » ou de la musique d’ambiance inspirée de leur univers. J’ai fait ces choses et bien d’autres, et ce qui est encore plus grave, c’est que la recherche nous pousse à fantasmer d’autres détails pas tant utiles en vrai, mais oh tellement amusant. J’ai fini par faire les armoiries de mon pays favori : Narbrocque.

Dans mes découvertes, j’ai surtout appris que chaque blason, traditionnellement, est fait pour un individu seulement et que l’ainé, l’héritier (mâle), est le seul à reprendre les armes de la famille telles quelles. Les autres, ils le modifient quelque peu pour ajouter leur touche personnelle tout en respectant l’écu d’origine. Ceci dit, j’ai donc vraiment arrondi les coins en faisant un blason par région et non pas par famille et encore moins par individu. Ce qui me fait un beau total de trois blasons. (Mais y’en a quatre sur l’image du blog!?!?)

Moui. Nous y reviendrons.

Narse De sable à la barre d’argent accompagnée deux glocques de même.

En Narse, la région principale où la majeure partie de l’action se passe, j’ai utilisé comme meuble le glocque, petit animal local très mignon. Un meuble est une figure sur l’écu qui est amovible, qui peut être posé à peu près n’importe où. Il est symbolique et non pas représentatif et donc peut être stylisé comme bon nous semble. Ce que j’ai fait avec un grand talent évident. Ce blason est assez classique. Rien de déroutant. Rien de traumatisant.

Le glocque, donc, représente pour les Narsques ce qui est rusé, polyvalent, tenace. C’est leur emblème qu’ils mettent partout, à toutes les sauces. Littéralement aussi. Mets de chanceux à qui arrive à le piéger. Bref. Petit mammifère d’eau douce à six pattes qui pêche le poisson et fuit les goélands. La devise, parce qu’il n’y a pas d’armes sans devise, c’est : « Mer montante et descendante. Inerte, jamais. »

CordalmeParti de sinople mi-coupé à senestre de fer et de pourpre
avec un arbre arraché d’argent brochant sur le tout

Pour Cordalme, la première région à s’allier à la Narse et former la nation de Narbrocque, je suis allé chercher une petite rareté: la couleur fer (et non un métal). Par la division en trois parties, le blason est dit « à enquerre » car trois émaux de même nature (ici couleur) se touchent, ce qui va contre une règle principale de l’héraldique. Pourquoi ? C’est la sorte de partition qui fait que c’est systématiquement à enquerre. C’est mathématique. Je n’ai rien voulu revendiquer ainsi.

L’arbre symbolise pour Cordalme l’importance d’un enracinement profond pour pouvoir s’épanouir au maximum. Il faut être solide pour pouvoir être grand. Leur devise tend vers la même signification: « Les racines comme la coiffe, profondes et larges. Immuables. »

SanglefroyD’argent au loppe hurlant de sable, embrassé-ployé à dextre de gueules

Au début du roman, l’alliance avec Sanglefroy en est aux balbutiements. Je suis tombée sur la partition embrassé-ployé et, vu sa rareté en plus, je l’ai adopté sur le champ. Cependant, et même si j’écris ici embrassé-ployé à dextre, j’ai quand même trouvé dans les ouvrages (disponibles en ligne du moins) une confusion à savoir si c’est bien à dextre et non à senestre, car certain l’employait dans l’autre sens. Il faut savoir que ces termes se réfèrent à droite ou gauche respectivement, mais selon le point de vue de celui qui tient l’écu comme bouclier. Donc, ce qui est à droite sur le dessin est à senestre (gauche) en héraldique. Ceci dit, comme l’embrassé s’étend sur les deux côtés, je n’ai jamais su qui avait raison ou tort. Quoi qu’il en soit, dites vous que le dessin ici prime sur la description. Si quelqu’un connait la réponse officielle, je suis tout ouïe.

Pour la devise, je suis allé chercher un mot à sa vieille forme que je chéris particulièrement dans ce contexte. Ça m’a fait comprendre que la région de Sanglefroy est plus ancienne que la Narse et Cordalme, même si celle-ci a été moins dominante dans leur histoire. C’est le genre de détail qu’un auteur connait, mais que fort possiblement, il n’en sera jamais discuter dans le roman. Mais bon, toute info est enrichissante pour l’écrivain qui construit. La devise de Sanglefroy est: « Acharné comme le loppe, jusqu’à esperdre mes racines dans le roc. » C’est beau, hein?

Narbrocque Tiercé en barres, au 1 de sable, au glocque d’argent,
au 2, de sinople, à l’arbre arraché d’argent,
au 3, de gueules, au loppe hurlant d’argent.

Vient un moment dans les Dissidents où les gens se disent que c’est bien beau s’être alliés, mais il faudrait qu’une armoirie en face office. Tadam! L’auteur-dieu que je suis opère le miracle suivant, l’écu de Narbrocque, oui ma p’tite dame.

On répète souvent qu’il est bien d’approfondir ses connaissances d’un univers, mais que mieux vaut ne pas tout gerber dans le texte, car ça ferait trop lourd. Ce que j’aime de ses écarts de recherches et de détails, c’est tout ce qui nous fait comprendre en profondeur notre univers. Lorsque j’ai fusionné mes trois armoiries, et que j’ai écrit la scène où elles sont dévoilées au conseil de Narse, un personnage a eu la brillante idée de m’éclairer sur mes symboles internes en le disant à voix haute.

Je n’explique donc pas tout le pourquoi du comment, mais j’arrive à la conclusion merveilleuse que les meubles de Narbrocque sont en fait les symboles des Arbres de Caïa. Le glocque représente la raison, l’arbre l’instinct et le loppe (sorte de loup), l’émotion. Ces trois points, comme expliquer en détail dans l’article ci-joint, sont le fondement de la méditation narsque. Et moi, j’en ai mis partout inconsciemment dans mon roman. Je suis joie. 🙂

La devise de Narbrocque reflète le désir de collaboration de cette jeune nation. Bon, là, je vous avoue ne pas être particulièrement inspirée. Ce n’est pas la meilleure et je fais avec en espérant trouver mieux. « De la mer, du roc ou de la plaine. » Voilà, tout aussi simplement que ça.

L’image en relief vert en entête est un premier test d’impression 3D de mes armoiries. Les émaux en héraldique ont une représentation monochrome et j’en ai profité pour faire un objet réel. L’impression 3D, aussi appelée fabrication additive, est en plein essor. C’est un médium que j’explore, qui est fort intéressant pour les artistes, et qui risque de changer l’industrie de fabrication. Ceci dit, c’est vraiment une autre histoire, je tenterai faire un article sur le sujet quand je maitriserai mieux cet univers.

Et vous, quels détours avez-vous pu faire dans la création de votre univers? Quelle perle avez-vous trouvée? En tant que lecteur, voulez-vous connaitre plein de détails sur l’univers ou préférez-vous suivre les personnages sans trop de surcharge?

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Mes armoiries sont disponibles sur Red Bubble en autocollants, t-shirt ou autre support.

Chercher des Noises

Ils sont malengueulés, vulgaires, grossiers. Ils sont claniques, phallocrates, misogynes. Et pourtant leur parole jurée vaut mille promesses et ils peuvent se dévouer complètement, totalement, à une cause. Les Noises, voisins du nord de Narbrocque, sont le sujet de ce premier volet sur les antagonistes.

Ils ne sont qu’une moitié du problème. Mes antagonistes, dans les Dissidents, se trouvent sur un axe d’un des thèmes principaux: le sexisme. J’ai développé deux points de vue opposés sur la question, deux extrêmes pour en faire le miroir l’un de l’autre, en fait. On pourrait penser que mes Noises sont typiques des méchants de Fantasy; société paternaliste, écrasant les faibles et les femmes, guerroyant pour des… noises. J’avoue les avoir faits grossièrement dans ce style au début, mais comme bien des idées qui mûrissent, ils se sont sophistiqués — même si ceci demeure un oxymore, en ce qui les concerne.

Pourquoi le mot «Noise»?

À l’origine, ce mot signifiait «bruit, tapage» (oui comme en anglais, étrange non? XD ) Et cette expression de «chercher des noises»… J’ai trouvé que tout ça leur ressemblait. Des hommes bruyants, arrogants, imposants, autant représentatif de leur énergie que de leur caractère. Oui, ils sont classiques en leur genre et si normalement de tels «méchants» m’auraient énervée par leur forme clichée à vomir, il faut les prendre dans leur contexte. C’est que leur parfait opposé existe aussi et Narbrocque se retrouve entre les deux. Les Bassates, les autres antagonistes du roman, seront discutés dans le prochain volet sur le sujet.

Lien que voici: Des Bassates et des hommes

Nuances, nuances

Les Noises sont un des extrêmes sexistes de l’axe thématique et ce simple détail culturel me permet de créer des frictions, voire carrément des incendies, avec les autres groupes de mon univers. Et s’ils se montrent rustres, ils ont aussi leur qualité. Oui, parce que des méchants juste méchants, c’est creux. Les Noises, une fois accrochés à une cause, peuvent tout faire pour sauver la veuve et l’orphelin (même si cet orphelin et cette veuve sont les résultats de leur système de valeur, oh douce ironie). Il y a, chez eux, la dignité extrême de tenir parole. La promesse noise est à prendre au sérieux; le déshonneur et l’ostracisme guettent celui qui parjure ce serment.

Dans le cour de l’histoire des Dissidents, deux Noises seront mis de l’avant. Rulem, chef des rebelles Les Pattes Blanches, et Vitenni (voir image), diplomate œuvrant à Narse. Rulem (alors là, on entend soit roulèm, roulam, roul’m, dur à dire à l’oreille d’un Narsque) n’apparait qu’au deuxième tome et est d’abord présenté comme un féroce guerrier, à un moment charnière d’un conflit opposant Narsques et Noises. Il permettra à l’offensive narsque de prendre le dessus parce que l’homme de guerre qu’il est voit très bien l’abus de pouvoir de son gouvernement sur son peuple et saisit aussi en ses voisins l’occasion de les joindre à sa rébellion. Il veut et réussira à faire tomber l’ancien régime pour prendre lui-même la tête et ainsi passer d’allié à opposant de Narbrocque. Doux-amer.

Troisième volet du sujet : Un seul adversaire, soi-même

Le jeune Vitenni, lui, est plein d’idéaux. Il croit sincèrement qu’une alliance avec Narbrocque règlerait les problèmes du monde, surtout si ce monde exclut les Bassates, adversaires séculaires. Il travaille à vendre sa Noise chérie, même aux femmes qui occupent le conseil de Narse, même à une souveraine. Il accepte comme il peut la position laxiste des Narsques sur les questions de rôles des sexes ou l’importance des «faibles» dans leur société. Il ne comprend pas tout, mais il essaie, oh il essaie. L’arrogance noise n’est jamais loin et le choc culturel ébranle même ceux qui s’y refusent. Vitenni, qui vieillira comme tout un chacun, portera l’espoir que Rulem lui inspire. Et qui sera sa déconfiture.

À quoi ressemble votre réflexion sur vos antagonistes, les adversaires de vos personnages? Y a-t-il plusieurs niveaux de contraires? Usez-vous de classiques, osez-vous jouer avec les attentes? Un merci très spécial à Feunart pour m’avoir donné l’idée de ce sujet.

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Nordicité et toutes ces sortes de choses exotiques

Étrangement, j’en ai pris conscience seulement récemment. Ma nordicité. Et son omniprésence dans mon écriture. Et depuis, je m’intéresse tendrement à ses vents et ses silences de tombe.

Je n’ai jamais particulièrement aimé l’hiver. Je ne fais pas de sport, ne randonne pas sous les bois en raquettes ou en ski, me cache rarement dans un chalet givré, collée au foyer. Et pourtant, je ne suis pas de ceux qui s’en plaignent pendant six mois non plus. Je prends l’hiver comme il vient. Ses froids, ses chaleurs aussi fortement incongrues, ses impossibilités à marcher le pas franc. Je ne crains pas ses rues mal déneigées, ses trottoirs glacés, le sel qui poussière tout et même plus. Sa noirceur me pèse un peu, mais novembre gris est plus lourd qu’avec un manteau blanc. Je m’encabane et attends la fin, et les dernières neiges me semblent aussi belles que les premières, pour bien d’autres raisons.

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J’ai naturellement inscrit cette neige dans mes pages (et quand ça fond, houla…). Elle est une part de mon quotidien, la moitié de ma vie. Elle régule le temps autrement que son antipode estival. Froid, noirceur, silence et blancheur. Il est impossible de ne pas être forgé par l’hiver. La nordicité est mal acceptée dans mon pays. On la nie, on la méprise ou on la fuit. Bornés à suivre un rythme hérité qui ne correspond pas à notre nord. Nous ne sentons pas sa lente pulsation qui suggère, juste comme ça, de prendre plus notre temps.

J’ai lu quelque part, il y a fort fort lointain, que ma nation, sa culture, avait plus de liens avec les pays nordiques — tels que la Russie ou la Norvège — plutôt qu’avec nos pays d’origine comme la France ou l’Angleterre à cause de son climat boréal. Ce territoire qui nous moule à son temps. Je ne suis même pas étonnée.

Article en lien : Les Dissidents, un premier contact

J’ai souvent remarqué une tendance chez les écrivains débutants ou amateurs de placer leur histoire dans un environnement issu de la culture américaine. On comprend l’influence, certes, mais ça me désole toujours. Écrire ce que nous connaissons, c’est aussi écrire sur notre territoire. J’ai réussi à comprendre l’attrait de mon pays lorsque j’ai compris son exotisme… vu par d’autres. Me parler de désert, de vie de montagne, de rizière est pour moi autre chose d’inconnu et d’attrayant. Ma nordicité est donc exotique pour quelqu’un venu d’ailleurs.

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À présent, je veux la décrire, la tourner sur toutes ses coutures, l’explorer. Je la veux symbole et je la veux ambiance. Je la veux à la fois antagoniste et maternelle, l’épreuve du feu par la froidure et silencieuse autant que ces tempêtes geignent. Je la veux sans la justifier. Elle croît de plus en plus dans mon œuvre des Dissidents et j’embrasse toute son amplitude.

Billet complémentaire Chercher des Noises

Avez-vous de ces thèmes dans vos récits qui sont omniprésents, qui donnent l’ambiance ou qui sont même récurrents dans vos œuvres? Des sous-thèmes qui vous habitent particulièrement? De ceux que vous aviez inconsciemment intégrés sans même vous en rendre compte?

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Réécrire, c’est pas chômer, et c’est pas payant non plus.

Sur YouTube, je suis avec plaisir la jeune auteure américaine Jenna Moreci et dans l’un de ses vlogs, elle décrit ce qu’elle appelle des overwriters et des underwriters. Bbbbbbbref, en d’autres mots, ceux qui tapuscrisent énormément trop lors d’un premier jet et ceux que… non.

Je suis clairement de celles qui écrivent peu. Mes révisions consistent à ajouter de la chair à mon premier jet, mais contrairement à ce que Jenna suggère, il ne s’agit pas d’ajouter du contenu. Non. Juste de la chair, des détails, des ressentis et tant tellement que je m’emporte et me perds. On m’a dit du premier jet de mon prologue qu’il était froid et chirurgical. On m’a ensuite dit du deuxième jet qu’il était dense, alambiqué, excessivement (comprendre surdosage) poétique. Ce deuxième jet, vous pouvez le lire sur mon site (je dis ça en passant, hein, par pur z’hasard). Alors un écrivain écrit, c’est sa job (même pas payé) et j’ai grand espoir que mon troisième jet sera le bon avant «d’enfin» penser pouvoir passer à l’étape de la correction (s’ensuit une série de vomissements).

Article complémentaire Le réalisme qui rehausse

Je connais des écrivains qui font des dizaines de jet, mais rapidement. J’en connais d’autres qui en font peu, mais lentement. Le résultat est le même: retravailler le texte. Mon premier jet est une sorte de plan à suivre et la vraie écriture est au second. Il ne s’agit pas d’éditer ce qui est écrit, mais bien de réécrire. Ouvrir une page blanche et suivre le plan. J’aime relire un paragraphe et reformuler son ensemble, le point de vue, l’approche, le ton, etc. Parfois je garde une phrase mot pour mot, parfois je fais le deuil d’une belle formulation qui ne trouve plus sa place au repassage. Réécrire, c’est jeter un immeuble au sol et repartir sur les fondations, le squelette, la charpente du texte.

Je suis une underwriter et voici un exemple concret d’une réécriture pour moi. (Notez que le deuxième jet n’est pas final et qu’il va surement encore changé quand j’aurai pris du recul… encore.)

« Le Roussard marche devant Merime dans la neige fraiche, ses pas s’enfoncent jusqu’aux genoux. La cité est muette, le vent, mort. Seul le bruit de leurs pas empêche le silence de s’incruster dans l’oreille et forcer le battement du cœur à s’intensifier. Ilissia dort sur son épaule, confiante, déposée là par son grand-père Saël. Merime garde un œil sévère sur l’inconnu et sa fille, tient Fhélly tout contre elle, son garçon plus lourd au fil des mois. Les rues étroites forment une courbe blanche au sol. Les murs des chaumières sont camouflés sous la neige collante. Merime, le corps fatigué, comme des milliers d’épines accrochées au temps. »

Je le trouve plutôt scénaristique, comme un script à mettre en son et images afin d’en tirer un feeling. On est loin des personnages malgré quelques touches poétiques et un portrait du décor assez clair. En réécrivant, j’ai presque senti un paragraphe à exprimer par chaque phrase. Ce qui donne pour l’instant ceci:

« La nuit s’est déchargée de son ciel lourd, elle laisse Narse sous un édredon épais qui feutre le moindre bruit. La mer s’est tue derrière les murailles, le vent est tombé au point mort, anormalement absent si près des rives. Les raquettes de babiche absorbent le poids de Miliac et l’empêchent de couler dans la neige jusqu’aux genoux. Le Roussard marche dans les rues sinueuses de sa cité natale, suivi de sa nouvelle compagne et d’enfants endormis sur leurs épaules. Seul le bruit de leurs pas empêche le silence de s’incruster dans l’oreille et forcer le battement du cœur à s’intensifier. Ce mutisme de la nature lui renvoie un malaise, un vide trop jeune pour arriver à le remplir. Miliac se surprend à racler sa gorge pour obliger le bruit à renaitre, pour forcer la densité de la nuit à entrer dans la vie.</div>

Un autre tournant dans une rue ensevelie. Les murs de pierre des yourtes et leur toit sont recouverts d’un isolant blanc aussi épais qu’une mousse sur le tronc d’un arbre. Le vent venait du nord-est, songe Miliac, à en voir l’asymétrie des dépôts sur les demeures narsques. Les maisons sont rondes, petites comme un cocon contre l’hiver. Sa cité endormie vêt la neige comme une catalogne et se réchauffe ainsi, protégée du vent maritime. Le Roussard remonte la petite fille sur son épaule, l’enfant qui glisse lentement de ses bras à chaque pas. Il stoppe sa marche et expire une longue buée entre ses lèvres où la moustache se givre peu à peu. Il va devoir déblayer l’entrée de sa hutte. »

Hormis le fait que la cité est mieux détaillée — comme c’est la première fois qu’on circule dans ses rues — j’ai surtout apprécié me rapprocher de Miliac, qui n’était qu’un corps sans ressenti dans le jet précédent. Mais que remarque-t-on d’autre ? Ce qui me frappe c’est qu’un seul paragraphe a triplé de volume (ce qui n’est pas nécessairement une constance non plus lors de mes réécritures). De un paragraphe, je passe à plus que trois. Je mute et change de catégorie d’écrivain pour être une overwriter et je me dis que j’en ai pour 15 ans minimum à écrire ce projet et que, merde, je dois donc me rendre à une évidence alarmante: j’écris une méchante brique de la mort qui tue avec une faux longue de mille pieds à moitié rouillée et pas affutée!

Sauvez-moi de moi!

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Les Dissidents, un premier contact

Voici mon projet principal : Les Dissidents de Narbrocque. Dans un genre indéfini de l’imaginaire, l’univers ici est réaliste. On est plongé dans un monde très rustique, sans magie, quelques technologies rudimentaires. Et des forêts boréales denses, la toundra puis la mer, oui, la mer. Une terre où les plus grosses communautés ont de huit cents à milles âmes. Les rapports humains sont plus personnels, la hiérarchie moins dissonnante. Alors pourquoi la dissidence ? Ah mais, tout ce beau monde a des voisins en désaccord.

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On croise principalement quatre personnages — et leur entourage — qui nous feront voir par proximité très intimiste l’évolution d’une période charnière de leur histoire nationale. Cette nation, Narbrocque, est naissante, fragile et surtout sous tension constante entre deux empires à couteaux tirés.

Plus en détails sur une page dédiée: Projet littéraire

Il y a d’abord Merime, jeune veuve avec deux enfants, qui s’apprête à s’unir à Miliac, leur mariage formant le sang de l’alliance entre deux régions pour renforcer le territoire de Narbrocque. Elle, représentante de sa région au conseil, plutôt refermée et toujours en deuil ; lui, désintéressé des jeux politiques, il préfère voyager dans ce pays qu’il aime tant. Une camaraderie grandissante — ou pas selon qui parle — qui aura de plus en plus d’influence dans les hautes sphères décisionnelles.

Article en lien Les Arbres de Caïa

Ensuite, loin des mécanismes socio-politiques, mais en en subissant les conséquences, il y a Vièle, une jeune femme d’armes, énergique et sensible, accompagnée de son forgeron, Loec. Lui, il est tranquille, manœuvrant le fer, le redéfinissant. Le visage du pays qui change, ce sera leur quotidien.

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Une œuvre qui s’étend sur 20 ans, en quatre vagues — ouais parce que tomes ça me va pas et que ~vague~ déjà ça colle tellement mieux à mes sous-titres ! — euh donc, une quatrilogie oui, dont le premier jet achève. Avec des thèmes tels que l’amûûûr hein, oui, mais celui qui dure, le sexisme, la part des rêves et le cout de la réalité, le deuil, les frontières qu’on se donnent et les conséquences lorsqu’elles tombent. Un peu d’animisme, un peu d’humour et de gore, un peu de philosophie ou de réflexions sur le sens de vivre. Un peu ou beaucoup de tout. Les ressemblances et les différences culturelles, etc. Une histoire humaine où l’antagoniste est l’autre, ou est soi.

Ils seront dissidents en ce sens où leur route devra inéluctablement diverger de celle apprise par leurs ancêtres. La question au coeur du problème est : jusqu’à quel point peut-on accepter l’autre et jusqu’où le doit-on? La limite des sphères identitaires est fluide. Ce roman ne prétend en aucun cas régler l’interminable et fragile question.

À venir, donc…

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